Avec "Don’t Get Me Wrong", Nabil Nahas signe pour le pavillon du Liban à la Biennale de Venise une frise monumentale entre nature, cosmos et mémoire. Rencontre avec un artiste qui refuse de réduire son pays à ses fractures.Le résuméL'artiste Nabil Nahas signe pour le Liban une frise monumentale entre nature, cosmos et mémoire."Don’t Get Me Wrong" refuse de réduire le pays en guerre à ses seules fractures politiques.Pacifiste, l’artiste défend une Biennale comme espace de dialogue, non de boycott.Il y a tout juste un an, Nabil Nahas est choisi pour représenter son pays d’origine à la Biennale de Venise. Dix mois plus tard, le 2 mars 2026, Israël bombarde le sud du Liban alors qu’il se trouve dans son atelier, au nord de Beyrouth, pour travailler aux toiles de "Don’t Get Me Wrong", une frise de quarante-cinq mètres avec laquelle il rend hommage à l’identité plurielle du pays."Interdire à un artiste d’exposer son travail parce que son gouvernement se comporte mal – ça, non."Nabil NahasArtisteAux côtés de la commissaire Nada Ghandour, qui décrit son travail comme "une combinaison d’art, de culture et de spiritualité", l’artiste libano-américain déploie vingt-six panneaux monumentaux suspendus à plus de deux mètres du sol. Spirales, étoiles de mer, cèdres du Liban, palmiers, motifs géométriques flottent dans l’espace, créant un parcours méditatif entre nature, cosmos et mémoire collective.À la croisée des géométries islamiques, des références bibliques et de l’expressionnisme abstrait américain, son œuvre est entrée dans les collections du Metropolitan Museum of Art, du Tate Modern et du Guggenheim d’Abu Dhabi. Mais c’est en l’écoutant parler de Byblos, de la nature et du cosmos qu’on comprend d’où tout cela vient...Nabil Nahas présente "Don’t Get me Wrong” à la 61e Biennale de Venise (pavillon du Liban).Vous avez conçu l’œuvre pour le pavillon avant la guerre. Le titre "Don’t Get Me Wrong" résonne comme une invitation à ne pas réduire le Liban à ses fractures, à percevoir derrière le pays meurtri une civilisation millénaire, faite de strates et de confluences.Cette œuvre rassemble toutes mes expériences qui, depuis l’enfance, ont énormément à voir avec le Liban et qui reflètent, dans leur multiplicité et leurs contradictions, le pays d’aujourd’hui: un mélange d’identités et de cultures, un véritable millefeuille de toutes les civilisations qui l’ont traversé.Depuis les huit premières années que j’ai passées là-bas, avant d’aller en Égypte, où habitait mon père, puis aux États-Unis, je garde un attachement viscéral à cette terre: les forêts de pins, les fossiles, les antiquités, les cristaux. J’allais souvent à Byblos. Dans cette cité millénaire, fondée il y a environ 9.000 ans, je me baladais dans les ruines avec un copain. Ces souvenirs, ces expériences ont façonné une partie de moi.L'artiste Nabil Nahas et la commissaire du pavillon du Liban Dr. Nada Ghandour. ©Milad Ayoub - LVAAVotre œuvre convoque des univers très différents – miniature persane, géométrie islamique, expressionnisme abstrait américain. Comment ces mondes se sont-ils rencontrés dans votre travail?Tout part de l’observation. L’inspiration vient toujours de la nature – d’un fossile à une fleur de mon jardin – et du rapport au monde vivant. Dans les années 1980, je me promenais sur la plage à Long Island. Les vagues balayaient le sable et, en se retirant, laissaient des petits trous qui me rappelaient les étoiles dans le ciel. C’était ma première intuition du lien entre le microcosme et le macrocosme. "Visuellement, j’ai préféré New York. À une époque où tout le monde allait en France pour étudier, mon ange gardien m’a dit: 'Forget Paris, go to New York'."Nabil NahasArtisteAprès un ouragan, la plage était couverte d’étoiles de mer échouées. J’en ai ramassé quelques-unes, je les ai intégrées dans mon œuvre. De là sont nées les fractales – ces formes qui se répètent à toutes les échelles, comme dans un nid d’abeilles ou une galaxie. Pour moi, la fractale, c’est du chaos organisé.C’est la même logique, au fond, que la géométrie de l’art islamique que j’avais côtoyée dès mon enfance au Caire. C’est au Metropolitan Museum of Art de New York que j’ai compris sa puissance abstraite et sa profondeur spirituelle.Quant à Pollock ou Rothko, tout a commencé avec un petit livre Skira sur Renoir, offert par ma tante quand j’avais dix ans, alors que je venais de quitter le Liban. Ce qui me fascinait, c’étaient les ombres violettes dans les arbres. Ensuite, j’ai acheté Mondrian, puis les grands abstraits américains et européens. Visuellement, j’ai préféré New York. À une époque où tout le monde allait en France pour étudier, mon ange gardien m’a dit: "Forget Paris, go to New York".Une erreur est survenueVeuillez actualiser cette page ©Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de LVAA - Photo du Celestia StudioLa Biennale de Venise 2026 est devenue le théâtre d’affrontements politiques, avec des tensions autour d'Israël, de l'Ukraine et du Moyen-Orient. Dans ce climat géopolitique explosif, quelle est votre position?J’ai refusé de signer la pétition parce que je pense que la Biennale de Venise ne doit pas être politisée. C’est une occasion, tous les deux ans, assez extraordinaire: des peintres, des artistes de langages très différents, qui exposent les uns à côté des autres dans un dialogue pacifique. C’est mon souhait, en tout cas.Je suis pacifiste, je suis apolitique. Je vois ce qui se passe dans le monde, je n’approuve pas, mais je ne pense pas que la Biennale soit le bon endroit pour ça. Si quelqu’un veut faire des déclarations politiques dans ses œuvres, grand bien lui fasse. Mais interdire à un artiste d’exposer son travail parce que son gouvernement se comporte mal – ça, non. Ce n’est juste pour personne.Nabil Nahas, artiste libano-américain : "La Biennale de Venise ne doit pas être politisée"Venise au-delà de la BiennalePendant sept mois, Venise redevient une immense scène artistique où fondations privées, expositions satellites et grandes institutions profitent de l’élan de la Biennale pour transformer toute la ville en parcours d'art contemporain.Parmi les événements officiellement liés à la Biennale, "Canicula", de la Fondazione In Between Art Film, investit le complexe de l’Ospedaletto avec huit installations vidéo immersives autour de la chaleur comme métaphore climatique et politique. Une expérience sensorielle aussi sublime que désespérée."Baby I’m Yours, Forever", de Janis Rafa, dans la nef de l'Ospedaletto, à Venise. ©docAutre rendez-vous majeur: l’exposition Lee Ufan au SMAC Venice, organisée avec la Dia Art Foundation. Le maître coréen du minimalisme y oppose ses pierres, ses respirations et ses silences au vacarme du monde.Hors Biennale, la Pinault Collection demeure incontournable avec Michael Armitage au Palazzo Grassi entre autres accrochages à la Punta della Dogana. On ne manquera pas non plus 100 maquettes architecturales d'Anish Kapoor au Palazzo Manfrin, documentant des projets réalisés ou restés à l’état de concept, aux côtés d’une série d’installations monumentales et d’œuvres en acier inoxydable.À l’Accademia, Marina Abramović explore quant à elle le corps comme énergie et mémoire dans "Transforming Energy ", imposant le silence, la déconnexion et un parcours introspectif assez ironique autour du cristal de roche et de ses vertus supposées.Expo inaugurale de la Fondation Dries Van Noten, jusqu'au 4/10 au Palazzo Pisani Moretta. ©Matteo de MaydaDu belge, du beauLe Belge Dries Van Noten s’ancre durablement sur le Grand Canal avec sa nouvelle fondation installée au Palazzo Pisani Moretta, appelée à devenir un lieu majeur de création et d’artisanat. Un hymne à la beauté pure... très loin des excès de la Biennale.Enfin, c'est silence et contemplation au Pavillon du Vatican. Vingt-quatre artistes ont été inspirés par la musique mystique de Hildegarde de Bingen (XIᵉ siècle), sur le thème "L'oreille est l'œil de l'âme" et dans deux sites: le Jardin mystique des Carmélites à Cannaregio et le Complexe de Santa Maria Ausiliatrice à Castello. | X. F.