Aurélie Fretti, tout commence par le geste. Ses "babkas" naissent d’une répétition presque obsessionnelle d’un seul mouvement: la tresse.© Mathilde Hiley2 | Lola Mayeras"Ce qui me guide? Des idées qui me font rire."Qui êtes-vous, Lola?"Je suis designer. Je viens du sud de la France, d’un petit village de l’arrière-pays varois. J’ai grandi dans un environnement très marqué par le soleil et l’atelier de mon père, qui est céramiste. Son atelier était attenant à la maison, donc j’ai toujours été entourée par la terre, les fours, les pièces en train de sécher, les gestes répétitifs de l’émaillage et les motifs provençaux. J’ai su très tôt que je voulais créer; je me suis tournée vers des études de stylisme à Paris, où j’ai travaillé plusieurs années comme designer de mode, avant de lancer mon propre studio en 2020. Aujourd’hui, je crée principalement des objets en céramique, même si j’explore de plus en plus d’autres matériaux. Mon travail part de formes familières, que je m’amuse à détourner. Il y a souvent un jeu sur la perception, lié à mon environnement, à mon enfance et à cette manière assez instinctive que j’ai de regarder et de transformer des choses simples."Lire aussi© Bram van DijkQue disent les autres de votre travail?"On me parle souvent d’objets presque familiers, mais qui dérapent légèrement. Des formes reconnaissables, avec un détail qui vient perturber leur fonction ou leur lecture. Certains y voient de l’humour, une forme de légèreté. D’autres, quelque chose de plus étrange, un peu ambigu. De mon côté, j’ai l’impression que mon travail est directement lié à ma manière de regarder le monde. C’est une extension de ma personnalité, de ce qui m’amuse, de ce qui attire mon attention dans des choses très simples. J’aime quand les objets ne sont pas complètement sérieux, même s’ils sont bien faits. Il y a souvent une forme d’ironie, un léger décalage. Certaines idées me font rire dès qu’elles arrivent, et j’ai souvent l’impression que c’est ce qui me guide."Quelle est votre histoire avec le Sud?"J’ai grandi entre l’atelier de mon père, qui jouxtait notre maison, et un magasin familial de poterie, très touristique, sur la route de Saint-Tropez. Je m’y suis beaucoup ennuyée: j’ai passé de nombreuses heures à regarder passer les gens et à fantasmer la ville. Mais j’ai aussi adoré grandir dans cet univers très vacancier, entre glaces qui fondent, bouées gonflables et coups de soleil. J’en garde une esthétique très forte."Lola Mayeras aime brouiller les pistes. Ses objets paraissent familiers, jusqu’à ce qu’un détail inattendu vienne détourner leur fonction originelle.© Bram van DijkUne pièce à retenir?"Le vase ‘Chemise 2’ et l’assiette ‘Chemise’. Ce sont deux pièces complémentaires et représentatives de mon travail. L’assiette est pensée pour être accessible et vivre au quotidien. Le vase, lui, est une pièce de collection, plus sculpturale, façonnée à la main sur plusieurs jours. J’aime ce contraste: une même idée, mais deux échelles et deux manières d’exister."Une adresse dans le Sud à nous souffler?"Le restaurant Bellevue, dans le village de Moissac-Bellevue. J’y vais tous les étés avec ma meilleure amie. J’aime autant le lieu que ce rendez-vous annuel."3 | Ninon Hivert"J’apporte une attention aux gestes ordinaires et aux traces du quotidien."Qui êtes-vous, Ninon?“Je suis née en 1995 et je vis et travaille entre Montpellier et Paris. Artiste-auteure, je développe un travail de sculpture, principalement en céramique, en dialogue avec la photographie. Celle-ci, souvent documentaire, agit comme une archive du réel et constitue un point de départ pour mes pièces. Je suis diplômée des Beaux-Arts de Montpellier et de l’École des Beaux-Arts de Paris. Après mes études, je me suis installée à Montpellier où j’ai aujourd’hui mon atelier. Depuis, j’ai participé à de nombreuses expositions personnelles et collectives ainsi qu’à des résidences de recherche et de création. Parmi les plus récentes: Ce qui est, ce qui sera, ce qui fut (Chapelle XIV, Paris, 2025) et Un peu plus de minutes avant l’après (Iconoscope, 2024). J’ai également reçu plusieurs récompenses, dont le Prix Galerie à l’occasion de C14, ainsi que trois distinctions au Ceramic Brussels Art Prize 2026.”Ninon Hivert photographie d’abord les traces humaines discrètes présentes dans l’espace public, avant de transformer ces images en œuvres sculpturales.© Tom GarciaQue disent les autres de votre travail?"La curatrice Andréanne Béguin écrivait: 'Ninon Hivert, à la manière d’une archéologue, saisit l’anonyme, capture le banal, glane l’urbain.' Cette phrase me touche. Elle met en lumière des éléments fondamentaux de mon travail: l’attention portée aux gestes ordinaires et aux traces du quotidien. J’y retrouve aussi cette idée de collecte et d’observation qui traverse ma pratique. Je parle souvent d’"archéologie du futur" pour décrire mon travail. J’observe et photographie des gestes inscrits dans des objets du quotidien, qui deviennent ensuite des "prises", des arrêts dans le flux du réel. La céramique prolonge ce geste en figeant une intention et en transformant l’image en volume."Quelle est votre histoire avec le Sud?"Le Sud est arrivé dans mon parcours au moment de mes études, avec mon entrée aux Beaux-Arts de Montpellier. J’ai choisi d’y revenir après Paris pour y installer mon atelier. J’apprécie particulièrement l’équilibre qu’offre la ville: une échelle humaine, une scène artistique dynamique et un cadre de vie propice au travail. Sa situation géographique me permet aussi de maintenir un lien régulier avec Paris."Lire aussiExtrait de la série Personne.s (2019), dans laquelle des objets du quotidien acquièrent une forme de permanence grâce à la céramique émaillée.© Misha ZavalnyUne pièce à retenir?“Une seule, c’est compliqué! La série Personne.s (depuis 2019) constitue un moment charnière dans ma pratique. Elle rassemble des objets modelés à partir de formes photographiées dans l’espace urbain, présentés comme des indices de gestes anonymes. Plus récemment, le corpus Monolithe Urbain, In Between et Move to Zero introduit la question de l’accumulation et du compactage. Ces pièces transforment des matériaux voués à disparaître en formes pérennes, jouant sur la tension entre chaos et structure.”Une adresse dans le Sud à nous souffler?“Là aussi, difficile de se limiter à une seule: le musée des Moulages de l’Université Paul-Valéry à Montpellier, la galerie Iconoscope, le CRAC Occitanie à Sète, et bien sûr le MO.CO. (Montpellier Contemporain), qui déploie sa programmation sur plusieurs sites (la Panacée, l’Hôtel des collections et l’École des Beaux-Arts.)”En mai, Ninon Hivert présentera une exposition personnelle dans le cadre du dispositif La Borne (POCTB, Orléans). En juin, elle participera à une exposition collective à la Fondation Bernardaud, où seront notamment présentées les œuvres In Between et Move to Zero | www.ninonhivert.com4 | Léonore Chastagner"On dit parfois de mes œuvres qu’elles sont des bombes à retardement."Qui êtes-vous, Léonore?"Je suis artiste. Née en 1992 à Nice, d’une mère écrivaine et d’un père professeur d’anglais. Avant eux, les origines sont diverses: une blanchisseuse catholique de Châteauroux, un Juif ashkénaze du Caire, un bourgeois de Strasbourg, une fermière de Corrèze... J’ai grandi à Montpellier, une petite ville où tout se faisait à pied, dans un climat familial à la fois tendre et traversé de tensions. À huit ans, j’ai déménagé à Paris avec ma mère. J’y ai fait des études d’histoire de l’art à l’École du Louvre, sans jamais totalement adhérer à cette ville. Un programme universitaire m’a ensuite menée à New York pendant deux ans: c’est là que j’ai eu le déclic de la sculpture. En revenant en France, j’ai choisi de m’installer dans le Sud. Nice d’abord, pour étudier aux Beaux-Arts (Villa Arson), puis Montpellier, où j’ai aujourd’hui mon atelier."© Lucie Torres - Ici Au LoinQue disent les autres de votre travail?"Je fais un travail de sculpture à partir d’argile, un matériau lié aux fouilles archéologiques et au passage du temps. Je reviens régulièrement à certains motifs, comme le vêtement plié, l’espace de la chambre et les gestes du corps. On a parfois décrit mes pièces comme des ‘compagnons’. C’est un mot qui me plaît. On parle aussi de ‘tendresse’, de ‘silence’. Une fois, quelqu’un a parlé de ‘bombe à retardement’: il voulait dire que la pièce avait une sorte d’intensité contenue. Pour moi, chacune part d’un mouvement d’amour, mais aussi d’une sorte de décalage, un respect de l’objet aimé qui maintient à distance, comme pour ne pas l’abîmer."Quelle est votre histoire avec le Sud?"Le Sud est l’endroit de l’enfance. De la douceur. Des petites villes: Montpellier, Arles, Sète, Avignon... Les rues sont sinueuses, s’entremêlent puis s’ouvrent sur des places dégagées, et on tombe forcément sur quelqu’un que l’on connaît. Ma grand-mère habite à deux rues, mon atelier est à quelques dizaines de mètres de chez moi et la plupart de mes amis sont dans le quartier. Cette base affective, humaine, m’est nécessaire pour produire les pièces."Lire aussiDans cette œuvre, Léonore Chastagner saisit un geste universellement contemporain: la manière fragile dont nous tenons notre téléphone.© Ici Au LoinUne pièce à retenir?"Une sculpture récente, en terre noire, qui représente deux mains (les miennes) repliées sur un téléphone. J’aime le fait de pouvoir créer une œuvre à partir d’éléments simples, proches, mais qui sont le véhicule d’une émotion plus lointaine."Un coup de cœur dans le Sud à nous souffler?"La Spirale: un bronze de Germaine Richier, créé en 1957, visible sur l’esplanade de Montpellier. Il a été inauguré l’été dernier, en l’honneur de cette sculptrice majeure du XXe siècle, qui a étudié et vécu dans la région. Plusieurs de ses œuvres sont aussi exposées au musée Fabre."21 mai-24 juillet: "Ce qu’il faut aimer est absent", exposition personnelle, Galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris.17 juin - 23 aout: "Side by Side", exposition collective, Le Botanique, Bruxelles | www.leonorechastagner.frLire plus30 noms qui prouvent que l’avenir se façonne en BelgiqueLa nouvelle vie californienne d’une designer française dans une maison d’architecte iconique5 bruxellois nous ouvrent leurs espaces extérieurs, du balcon cosy au jardin d’un demi-hectare
Vous aimez la céramique? 4 artistes à découvrir entre Provence et Occitanie
Zoom sur quatre céramistes-sculptrices qui vivent ou ont vécu dans le Sud de la France. Des œuvres qui mettent le réel en lumière, puisant dans cette terre une matière à la fois concrète et sensible.











