Le 15 mai 1960 était présenté en compétition à la 13e édition du Festival de Cannes L’avventura de Michelangelo Antonioni. Devant ce drame austère en noir et blanc, composé de longs plans-séquences statiques, de regards silencieux et de non-dits pesants, les spectateurs se sont mis à glousser dès les premières images pour finalement pousser de longues huées. Le cinéaste italien a quitté la salle, tandis que l’actrice principale, Monica Vitti, a éclaté en sanglots. « Nous avions tous cru en ce film et tout s’effondrait, avec tous ces gens qui riaient, dans cette salle mondaine », a-t-elle confié par la suite.En guise de consolation, L’avventura reçut un Prix du jury vantant sa « remarquable contribution à la recherche d’un nouveau langage cinématographique ». Aujourd’hui, le film est considéré comme un intouchable du 7e art, enseigné dans les cours de cinéma aux quatre coins du globe. Il figure d’ailleurs en 72e position au palmarès Sight & Sound, référence absolue de la cinéphilie mondiale. Ces sifflets cannois, devenus l’un des plus fameux scandales de l’histoire du festival, appartiennent désormais à la légende du chef-d’œuvre d’Antonioni, qui fut manifestement trop avant-gardiste pour son époque.Présenté vendredi soir, L’aventure rêvée de la réalisatrice allemande Valeska Grisebach est en quelque sorte le cousin spirituel de L’avventura (on note d’entrée de jeu la similitude entre les deux titres). Comme chez Antonioni, un personnage central disparaît au terme du premier acte. Les films partagent par ailleurs une mise en récit opaque et l’absence de musique. Mais Grisebach va encore plus loin dans le dépouillement stylistique : pas d’éclairages artificiels ni de maquillage. Sans compter le recours à des acteurs non professionnels, dont plusieurs gueules burinées susceptibles d’intimider un public peu habitué au cinéma d’art et essai.