À rebours des formats en vogue, Agathe Mezzadri-Guedj a choisi la grande salle d’amphithéâtre de Neoma Business School, à Reims (Marne), pour prodiguer ses cours. « L’amphi a ce côté grand-messe qui me plaît. Cela donne la sensation d’un rendez-vous précieux, qui nous réunit tous », murmure la professeure de classe préparatoire avant d’entrer en scène. Car c’est bien à une prof de CPGE (classe préparatoire aux Grandes écoles), agrégée et docteure en lettres, que Neoma a demandé de délivrer une série de cours hybrides mêlant littérature et management, à des étudiants ravis de retrouver le plaisir des belles phrases. En pratique, ça donne la recherche du management de l’inclusion dans le roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris. Entre les lignes, l’archidiacre Frollo – soit le patron de la cathédrale – apparaît sous les traits d’un manageur pour le moins bancal, alternant mots tendres et menaces pour asseoir sa domination sur une jeune femme en position évidente d’infériorité. Esmeralda, puisqu’il s’agit d’elle, ne se contente pas d’être une femme ; elle est aussi (supposée) gitane, une communauté elle-même discriminée. De son côté, Quasimodo soulève d’autres questions liées à l’inclusion, à commencer par celle du handicap. « Frollo – qui semble pourtant aimer sincèrement Quasimodo – répond à cette problématique en le rendant à la fois dépendant et invisible », fait observer Agathe Mezzadri-Guedj. Un cas d’école de management toxique.Alerte au khûbeSi ce type d’initiative pédagogique est réservée aux élèves de PGE (programme grande école) – majoritairement issus de CPGE –, cela ne doit rien au hasard. En arrivant en école de commerce, ces élèves studieux découvrent un rythme souple et un planning plus léger, qui ont de quoi les dérouter. Philosophie et géopolitique laissent place à des matières (comptabilité, marketing) certes importantes, mais d’un aspect plus terre à terre. Fort bien : ils ont signé pour cela. Mais cela n’empêche pas certains de ressentir quelque désillusion devant cette chute brutale du volume de travail et de stimulation intellectuelle, un décalage entre ce qu’ils imaginaient de l’école et la réalité. En creux : ont-ils fait tout ça pour ça ?42%des places réservées aux prépas ont été pourvues à ExceliaPour un PGE, l’enjeu est donc de soigner au maximum ce moment charnière de l’entrée en business school. La question est même devenue stratégique. En effet, les préparationnaires n’ont jamais été aussi exigeants dans le choix de leur cursus. Il y a quelques années encore, une vingtaine d’établissements parvenaient à attirer des candidats. Désormais, s’ils ne décrochent pas une école du top 10, ceux-ci préfèrent le plus souvent « khûber », c’est-à-dire faire une 3e année de CPGE pour retenter leur chance. Nombre de formations ont ainsi vu leur taux de remplissage chuter de manière drastique : Excelia, qui réservait 85 places aux étudiants de prépa en 2025 mais n’en a attiré que 36 (soit un remplissage de 42 %, contre 74 % l’année précédente) ; Clermont SB, qui atteint péniblement 20 % en 2025 ; Brest BS, laquelle ne compte plus que 8 admis sur 20 places ouvertes… Jusqu’à South Champagne Business School, qui n’a pas réussi à en attirer un seul l’an passé, alors même que leur nombre de candidats progressait de 5 %. La montée du phénomène du redoublement pour espérer mieux ne traduit pas seulement une exigence accrue. Elle révèle aussi une forme de défiance à l’égard d’écoles qui ont elles-mêmes multiplié les voies d’accès (bachelors, admissions parallèles, etc.) et rendu l’intérêt de faire une CPGE très relatif. À quoi bon se faire violence pendant deux ans, si c’est pour intégrer un établissement de milieu de tableau, que l’on peut rejoindre autrement ? « On pourrait se dire “ouf”, nous faisons partie du top 10 ! Mais cette tendance à khûber doit tous nous questionner. À terme, cela pourrait fragiliser la filière et conduire à la fermeture des petites classes sur le territoire. Or, nous tenons à ce modèle », alerte Céline Hay, directrice du PGE de Kedge Business School, basée à Marseille (Bouches-du-Rhône) et Bordeaux (Gironde). Elle ne tarit pas d’éloges sur ce public historique, qui compose 90 % de sa promotion. « Des élèves brillants, qui ont démontré leur capacité à se surpasser », loue-t-elle. Et qui permettent en outre à Kedge d’ouvrir des double-diplômes avec des partenaires prestigieux, « car nous savons qu’une fois en échange chez eux, ces étudiants assureront ! »Opération séductionBien, mais comment les convaincre de venir ? D’abord en les rencontrant, à toute occasion. Comme ils travaillent tout le temps, celles-ci sont rares. « Nous nous rendons dans les lycées dès que c’est possible et invitons leurs jeunes chez nous », entame Céline Hay. Kedge organise maints événements dédiés à ses chouchous : journées d’immersion, cours d’art oratoire, entraînement aux oraux, conférences, rencontres… Elle propose encore un « grand oral des humanités », enjoignant les étudiants à se glisser dans la peau d’un diplomate ou d’un juré de cour d’assises. « Ces élèves ont la tête dans le guidon. Venir sur le campus les aide à se rappeler pourquoi ils travaillent tant et à rester motivés », espère-t-elle. L’opération séduction connaît son point d’orgue au moment des oraux. Là, que ne ferait-on pas pour marquer des points ! Les étudiants du PGE hissent les couleurs de l’école ; ils se muent en animateurs pour accueillir les candidats et rendre le moment mémorable. Avec un objectif : leur faire goûter à l’ambiance maison, et entrevoir les belles années qu’ils vivront en décidant de les rejoindre. « Dès mon arrivée sur le campus, j’ai adoré l’atmosphère »La vérité est que… ça marche. « J’ai découvert Rennes School of Business (Ille-et-Vilaine) au moment des oraux, un peu par hasard, car l’école n’était pas particulièrement mise en avant pendant mon cursus. Ça a été un coup de cœur », relate Ombeline, issue d’une prépa de Poitiers (Vienne) et aujourd’hui en 1re année de PGE à Rennes SB. De passage obligé, cette journée d’oral est devenue, pour elle, une expérience marquante. « Dès mon arrivée sur le campus, j’ai adoré l’atmosphère familiale où tout le monde apprend à se connaître rapidement », poursuit-elle. Évidemment, l’oral n’a pas été le seul élément dans sa balance. La jeune femme cherchait une école à forte coloration internationale, ce que Rennes SB est effectivement (tous les cours en anglais, environ 40 % d’étudiants internationaux, etc.). Ou encore, un cadre qui lui permette de s’impliquer à fond dans la vie associative, pour développer d’autres types de compétences. Mais lorsqu’elle songe au moment précis où son choix s’est opéré, c’est cette journée qui lui revient. Au rayon des méthodes qui marchent : rien ne vaut un ex-étudiant de prépa pour raconter « son » école à ceux qui s’y trouvent encore. « Échanger avec leurs pairs est important car ils connaissent leur état d’esprit et les questions qu’ils se posent. Personne n’est mieux placé pour les aider à se projeter », observe Céline Hay. D’où l’importance de soigner cette première année de PGE et ce que les spécialistes appellent le « continuum prépa-école ». L’idée : que les nouveaux étudiants soient tout de suite stimulés et épanouis. Ils n’en seront que de meilleurs ambassadeurs pour attirer les prochains. Ainsi conçoit-on des enseignements sur mesure pour eux. « C’est une belle passerelle vers le management. Je n’avais jamais vu ces textes de cette façon », songe Hellen, étudiante en 1re année de PGE à Neoma, en sortant de son amphi. Issue d’une CPGE littéraire, elle a naturellement apprécié l’analyse d’Agathe Mezzadri-Guedj et ses allers-retours entre littérature et leadership. « Les exemples qu’elle donne sont hyper concrets. Les questions de DEI [Diversité, équité et inclusion, ndrl] s’éclairent d’une autre manière. On comprend mieux les blocages et le chemin qu’il reste à parcourir. Cela me donne encore plus envie de devenir manageur », assure Hellen. En arrivant à Neoma, elle avait quelques doutes. « J’avais peur que ce genre de réflexion approfondie me manque, ou de me sentir un peu exclue. Ça fait du bien », confie-t-elle. Bien sûr, construire le fameux « continuum » ne signifie pas rejouer la prépa. « Ces jeunes veulent aussi autre chose ! Passer de l’académique au concret, et vivre des expériences qu’ils ont dû laisser de côté par manque de temps. Cette transition doit simplement les aider à comprendre le sens des efforts qu’ils ont fournis et les valoriser », souligne la directrice du PGE de Kedge. Les étudiants s’habitueront bientôt à d’autres manières de travailler, plus pratiques, concrètes, moins cadrées… Mais, espère-t-on, sans ressentir cette sorte de blues post-concours, et l’impression diffuse de ne plus rien apprendre. Notre dossier « écoles de commerce » :Classement des écoles de commerce : HEC au sommet, les écarts se resserrentAlternance, international, frais d’inscription : découvrez les meilleures écoles de commerce 2026 par critères Critères, pondération, sources des données... dans les coulisses de notre classement des écoles de commerceIA, international, expérience étudiante... 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