Relégué en 2021 en quatrième position de la primaire LR, distancé dans les sondages par Édouard Philippe ou Bruno Retailleau, l’ancien ministre persiste à croire en son destin.Xavier Bertrand, c’est sa femme, Vanessa Williot-Bertrand, qui en parle le mieux. De vingt-deux ans sa cadette, la mère de ses deux plus jeunes enfants (sur cinq !) raconte une vie longtemps schizophrène, comme si elle partageait le quotidien de deux hommes différents. « Pour moi, il y avait XB, qui faisait attention à tout en politique, et Xav’, mon mari, extrêmement drôle, libre. Il s’est libéré de ce carcan où il était enfermé », raconte au Point celle qui a choisi, aux abords de la campagne présidentielle, de sortir de l’ombre.Longtemps, c’est vrai, on a connu « XB » le bourreau de travail, petit dormeur, qui bouffait du sondage de façon compulsive, quasi mécanique, totalement control freak. La politique consumait sa vie, envahissant tout, conditionnant tout, du choix de la voiture familiale à celui des vacances, jusqu’aux dates de naissance des enfants, en 2018 et 2023. Deux années post-présidentielles.Ainsi allait Xavier Bertrand, « un carré dans un rond », disait Jacques Chirac, qui avait bien cerné ce cerveau toujours en éveil – 20 sur 20 en maths au bac, sa fierté –, hypermnésique, avec mille idées à la minute, caché sous de faux airs bonhommes. À 61 ans, le cheveu a blanchi et la patine du temps lui donne maintenant une gueule, une sorte d’autorité tranquille qui a supplanté cette impatience, ce sentiment d’urgence qui semblait le dévorer.Immense pudique, il a même consenti à se déboutonner dans un livre au titre évocateur, Rien n’est jamais écrit (Robert Laffont, 2025). Il a gommé aussi ses réflexes de vieux routier de la communication qui lui donnaient parfois une expression figée. Oh, il n’est pas totalement soigné, plutôt du genre incurable. Même en visite avec les siens au zoo de Beauval, il ne peut s’empêcher d’organiser une rencontre avec les salariés, lui qui a repris depuis plusieurs semaines son tour de France pour prendre le pouls du pays.Xavier Bertrand, c’est rustique, mais ça fait le travail.Sébastien Lecornu« Mon challenge, c’est que les gens le voient tel que je le vois, moi. Tenace, avec un sacré caractère. C’est un mec ultra- “déter” comme disent les jeunes, il ne respecte pas les codes. C’est un hypercréatif à qui le monde s’évertue à dire : “Ce n’est pas possible.” Et lui répond : “Je n’en ai rien à secouer !” Il bouscule les choses parce qu’il ne vient pas du système, qui l’a toujours méprisé. C’est sa force aujourd’hui », poursuit Vanessa Williot-Bertrand, qui a créé son podcast, À contre-jour, où elle interroge d’autres « proches de » qui partagent comme elle l’intimité d’une personnalité publique. « Pendant des années, je me suis empêchée. Je ne voulais pas être un problème pour lui », raconte-t-elle, avec son style, il est vrai, plutôt cash.Électron libreLa maturité aidant, le chiraquien – espèce en voie de disparition chez Les Républicains – aborde donc ce qui sera peut-être son dernier combat pour l’Élysée avec lucidité : ça passe ou ça casse. Il sait que la marche est haute. Selon Ipsos BVA-Cesi pour La Tribune Dimanche, l’idée qu’il devienne président satisfait 13 % des sondés. C’est autant que l’ancien Premier ministre Jean Castex qui, pour la petite histoire, fut son directeur de cabinet au ministère de la Santé, mais moins que Bruno Retailleau (21 %) ou Édouard Philippe (22 %). Encore son nom est-il testé, car certains sondages ne le proposent pas. Lui sait qu’il doit avoir enclenché une dynamique dans l’opinion d’ici à l’automne pour espérer faire le trou avec les blockbusters de la compétition. Faute de quoi, aucun donateur ne sortira le carnet de chèques, aucune banque ne lui accordera de prêt.Électron libre au sein de LR, il a fait une croix sur l’idée de récupérer le (petit) trésor de guerre du groupe. « Je ne vais pas courir derrière un parti qui court derrière le RN », cingle-t-il. Et jamais il n’ira dans une primaire. Il a commis l’erreur en 2021 en postulant à reculons au congrès de son parti. Mal lui en a pris : il a fini quatrième. Il a tourné la page. « Je n’étais pas prêt », dit-il. La présélection, répète-t-il, se fera cette fois-ci dans les sondages. Et à moins de 5 % d’intentions de vote à la rentrée, la route sera barrée. Son modèle pour y croire ? Chirac, donné perdant en 1994 face à un autre Édouard, Balladur.Je lui ai dit : “Tu n’as rien à perdre, vas-y à fond. Assume ce que tu es.”Vanessa Williot-Bertrand, son épouseSa force, à ses yeux ? Il est le seul parmi les présidentiables en lice sur l’arc central à porter une ligne de droite populaire et sociale de nature à rassembler. À la tête de la région Hauts-de-France, toujours marquée des stigmates de la paupérisation mais en voie de réindustrialisation, il est bien placé pour parler des « deux France » : celle qui peut encore se permettre de faire le plein d’essence, et celle qui se contente de 10 à 15 euros et se tient à des années-lumière des débats de la présidentielle. Il a un pied dans les deux, à Paris, où il vit désormais avec sa famille, et en région, où tous se retrouvent en fin de semaine.Ni énarque ni normalien, il se veut l’anti-Macron et a patiemment franchi les étapes en politique, depuis son adhésion au RPR à l’âge de 16 ans. Sébastien Lecornu, bien avant de devenir Premier ministre, s’était un jour livré devant nous à cette audacieuse comparaison : « Xavier Bertrand, c’est rustique, mais ça fait le travail. Un coup de sel, un peu de poivre, une branche de laurier, un trait d’huile d’olive. On met ça au four à 220 °C pendant quarante minutes, ça vous fait une côte de bœuf de droite classique. » Un hommage dans la bouche de l’Eurois.Rebaptisé « Docteur » par ChiracLes fidèles bertrandistes sont à deux doigts, à son propos, de se lancer dans une anaphore : lui président, il apaiserait un pays fracturé ; lui président, il ne court-circuiterait pas les partenaires sociaux, mais en ferait des alliés ; lui président, il ne regarderait pas les Français comme des fourmis dans un microscope, mais les écouterait. Pas un « président normal » à la François Hollande – il pense que les Français n’en veulent pas –, mais du moins quelqu’un qui les comprend. Jacques Chirac, encore lui, ne l’avait-il pas baptisé « Docteur » quand il officiait à la Santé ?« Xavier est différent de l’homo politicus classique par son parcours, son indépendance, sa cohérence dans le temps et dans ses convictions, décrit son ami Bernard Deflesselles, secrétaire général de son mouvement Nous France. Il a vu son père travailler tard le soir à la maison pour gravir les échelons. Il a été éduqué dans cette notion d’effort. » « Les Gilets jaunes, avec lui, ça n’arriverait jamais », abonde l’ancienne députée UMP et Nancéienne Valérie Debord.Les Français veulent juste qu’on les comprenne.Xavier BertrandComprendre : pas comme Édouard Philippe, que tous dépeignent à dessein en conseiller d’État froid et distant, coupable d’avoir allumé la mèche de la révolte sociale sur les ronds-points. « Je suis effaré du décalage. On emploie de grands mots sur des “programmes massifs”, sans percevoir que les Français veulent juste qu’on les comprenne. Tous les projets faits avec des experts dans un bureau, ça ne marchera pas », éreinte pour sa part Xavier Bertrand.Il le sait, toutefois, se pose toujours pour lui la question de l’incarnation. Souvent, on l’a moqué, affublé des pires sobriquets : « Le Chouchou » lorsqu’il enchaînait sous le quinquennat Sarkozy (2007-2012) les réformes entrées dans le quotidien des Français – l’interdiction de fumer dans les lieux publics, son totem, ou le service minimum dans les transports ; « Flic Floc » quand il est devenu député en 2002, en référence au son supposé de ses Mephisto sur le carrelage à damier de l’Assemblée ; « l’Assureur », raillait même l’Élysée macroniste en référence aux années où il officiait à Flavy-le-Martel, non loin de sa ville de Saint-Quentin (Aisne). Qui sait qu’il avait opéré le choix du privé pour ne pas dépendre financièrement de la politique ? Lui fait le pari que les Français passeront, le moment venu, les candidats au tamis et verront que lui n’a jamais pactisé avec le RN.Il l’a même battu deux fois dans sa région, au point que Marine Le Pen a mis un veto à sa nomination à Matignon en 2024. Le Nordiste a été Premier ministre virtuel seize heures durant. « On en était à prendre nos billets de train pour la passation de pouvoir », souffle le sénateur centriste du Nord Olivier Henno, un de ses porte-parole. « Le Pen t’a rendu service ! » l’a réconforté un proche, ravi qu’il n’ait jamais participé à l’aventure macroniste.À force, Bertrand a le cuir tanné. « Je suis un ancien assureur, je sais lire les contrats à l’envers ! » Son épouse, elle, a dû apprendre à ne plus se projeter. Le revers de 2021 a été brutal. Persuadée qu’il serait au second tour de la primaire LR, elle n’était pas avec lui au soir de sa défaite. Lorsqu’il a frôlé Matignon, elle y a cru aussi. Quand François Bayrou a fait miroiter à son mari le prestigieux ministère de la Justice, elle a donc accueilli la nouvelle avec philosophie : « Bon, on va attendre demain. » Avant de l’inviter à finir la soirée avec elle devant un bon vieux film de Sergio Leone.Pour 2027, elle lui a livré ce conseil qui a sans doute contribué à le décadenasser : « En 2021, il était rentré dans un truc qui n’était pas pour lui. Cette fois, je lui ai dit : “Tu n’as rien à perdre, vas-y à fond. Assume ce que tu es.” Il n’y va pas pour compter mais parce qu’il a des convictions à défendre, à commencer par empêcher le RN de gagner. À la fin, si je devais choisir, je serais plus fière de le voir se battre pour nos valeurs. »