Huit champions français de l’industrie et de la tech s’unissent au sein du consortium AION pour bâtir une gigafactory garantissant une infrastructure d’IA souveraine. Un réveil stratégique face à la démesure américaine.Face à l’explosion mondiale des besoins en intelligence artificielle, la souveraineté technologique européenne se joue aujourd’hui sur le terrain de la puissance de calcul. C’est pour relever ce défi historique que huit acteurs majeurs – Ardian, Artefact, Bull, Capgemini, EDF, le Groupe iliad, Orange et Scaleway – annoncent la création du consortium AION. Leur ambition ? Porter la candidature de la France pour accueillir l’une des futures « AI Gigafactories » européennes.Ce sursaut intervient dans un contexte de course effrénée, où les capacités déployées outre-Atlantique donnent le vertige. À titre d’exemple, xAI (la société d’Elon Musk) a mis en service fin 2024 dans le Tennessee sa machine « Colossus », un supercalculateur titanesque, équipé de 100 000 processeurs Nvidia H100. De leur côté, OpenAI, SoftBank et Oracle ont lancé en 2025 « Stargate », un projet d’infrastructure IA géant aux États-Unis, avec jusqu’à 500 milliards de dollars d’investissements envisagés sur quatre ans.Alternative souveraine et sécuriséeFace à ces investissements pharaoniques, qui menacent de monopoliser la puissance d’entraînement des futurs modèles d’IA, l’Europe doit impérativement réagir – non pas par une vaine surenchère financière, mais en imposant une alternative souveraine, sécurisée et décarbonée – pour ne pas être reléguée au rang de simple locataire technologique.C’est exactement le constat que dresse Thomas Reynaud, le directeur général du Groupe iliad, qui pose les bases de cette urgence géopolitique : « Dans un monde où les capacités de calcul deviennent un levier de puissance, l’Europe ne peut pas accepter de dépendre d’infrastructures conçues, financées et opérées ailleurs. Avec AION, notre ambition est de fédérer pour bâtir, depuis la France, une infrastructure IA européenne de rang mondial », avant de poursuivre, convaincu : « Il s’agit d’un moment fondateur comme il y a 15 ans quand, à quelques-uns, nous nous sommes mis autour de la table pour définir le cadre de la fibre optique. »Le programme des « AI Gigafactories », poussé par la Commission européenne via l’entreprise commune EuroHPC, vise justement à endiguer cette asymétrie en déployant des supercalculateurs souverains. Étienne Grass, Chief AI Officer chez Capgemini Invent, souligne que le continent disposait déjà des pièces du puzzle : « L’Europe a tout ce qu’il faut pour écrire l’un des chapitres les plus inspirants de la révolution IA : une recherche d’excellence, des champions industriels, une énergie décarbonée […]. Ce qui lui manquait, c’était la capacité à fédérer ces forces autour d’un projet commun. AION, c’est cette ambition rendue possible. »L’atout français : l’équation énergétiquePour héberger une infrastructure aussi critique, qui nécessitera des dizaines de mégawatts en continu pour refroidir et alimenter des milliers de serveurs, le choix du territoire est déterminant. Béatrice Bigois, directrice exécutive Groupe chez EDF, rappelle l’avantage comparatif décisif de l’Hexagone : « La France dispose d’atouts majeurs pour porter le développement d’infrastructures IA, parmi lesquels une électricité compétitive, souveraine et bas carbone. […] EDF entend pleinement contribuer à cette dynamique stratégique pour l’Europe. »Cette robustesse matérielle doit s’accompagner d’une sécurité absolue des données, un enjeu de plus en plus sensible à l’heure où les législations extraterritoriales (comme le Cloud Act américain) inquiètent les entreprises quant à la confidentialité de leur propriété intellectuelle. Christel Heydemann, directrice générale du groupe Orange, insiste sur cette nécessité : « Orange apporte à ce projet ce qui est au cœur de son identité : un acteur de confiance, qui connecte, sécurise et déploie des services numériques souverains au service des entreprises, professionnels et particuliers. »Maîtriser l’intégralité de la chaîne de valeurLa force de frappe d’AION réside dans sa capacité à couvrir l’intégralité du cycle de l’IA, de la machine jusqu’au logiciel. Sur le plan matériel, l’autonomie est garantie par Bull. Emmanuel Le Roux, son directeur général, réaffirme ce positionnement unique : « Cette initiative revêt une importance particulière pour Bull, en tant que seul acteur capable de garantir une chaîne d’approvisionnement majoritairement européenne pour les infrastructures d’intelligence artificielle, de cloud et les supercalculateurs. »Damien Lucas, directeur général de Scaleway, détaille la mission cloud : « Scaleway se concentrera sur son cœur de métier : fournir une plateforme cloud et IA souveraine, ouverte et interopérable, au service des entreprises, des chercheurs et des acteurs publics. […] Une approche fondée sur l’ouverture, la maîtrise et la confiance. »Enfin, Vincent Luciani, président exécutif d’Artefact, rappelle que la technologie n’est rien sans l’usage : « Les entreprises ne peuvent pas attendre : il faut construire aujourd’hui les infrastructures de demain. En rejoignant le consortium AION, Artefact déploiera les cas d’usage IA les plus ambitieux chez ses clients, dans une perspective totalement souveraine. »Un projet ouvert et solidement financéÀ l’instar des montages financiers colossaux observés dans la Silicon Valley, une ambition d’une telle envergure nécessite des capitaux solides. Benoît Gaillochet, responsable des infrastructures Europe chez Ardian, conclut sur cette ingénierie indispensable : « Il est temps de bâtir ensemble une Europe de l’IA basée sur des infrastructures européennes de classe mondiale ancrée sur nos formidables capacités énergétiques décarbonées. […] Nous sommes fiers de mettre notre expertise industrielle et financière au service du développement de capacités de calcul IA à grande échelle. »Le consortium AION lance aujourd’hui un appel à l’ensemble des acteurs européens. La première pierre de l’IA souveraine vient d’être posée en France ; c’est désormais à toute l’Europe de s’en emparer.