Serge QuoidbachRédacteur en chef adjoint15 mai 2026Aujourd'hui à 21:10Jour après jour, l’avance technologique américaine s’impose à l’Europe. Avec le risque de voir une poignée d’individus américains, aux pouvoirs démesurés, dicter le destin économique et politique du continent. Il est temps de changer de dimension.Le procès qui s’est tenu cette semaine sur le statut d’OpenAI a tout d’un combat biblique: Elon Musk contre Sam Altman et son entreprise OpenAI, un choc des Titans. Avec, comme enjeu, la gouvernance et le contrôle de l’intelligence artificielle. Mais sa portée systémique va plus loin: elle met en scène la concentration colossale du pouvoir financier, économique mais aussi politique et militaire, réunie entre les mains de quelques individus, tous américains.Lisez ces chiffres: Elon Musk détient une fortune de 700 milliards de dollars, soit plus de 2% du PIB américain – du jamais vu ; il attaque une entreprise privée pesant près de 1.000 milliards de dollars – une autre première dans l’histoire – et lui réclame rien de moins que 150 milliards de dommages et intérêts. Rassemblez ces chiffres et vous atteignez à peu près le PIB de l’Espagne.Cette force de frappe financière s’est mise, en outre, au service d’une cause politique. Les dirigeants de ces mastodontes américains ont juré fidélité à leur président Donald Trump, en échange d’une liberté totale d’initiative et de déploiement. Une concentration multiforme de pouvoirs qui pourrait projeter son ombre sur l’Europe, la soumettant à une dépendance centrifuge, dont elle risque de ne plus s’échapper si elle ne se réveille pas.Car le rouleau compresseur est déjà à l’œuvre.Domination USPartout, sur le continent, se multiplient les data centers construits pour alimenter les services des géants de la Big Tech américaine. Une débauche de moyens énergétiques, ressource hautement disputée en Europe, qui ne profite que peu à leurs concurrents européens… faute de combattants.Autre type de domination, dans la cybersécurité, où l’IA américaine vient de sortir de puissants outils de détection de failles. Craignant de voir se développer des cyberattaques dopées à l’IA, quelques entreprises européennes triées sur le volet, dans la finance, les télécommunications ou l’énergie, ont quémandé et reçu un accès privilégié au modèle d’OpenAI. Mais où sont les équivalents européens?L’intelligence artificielle "made in US" s’impose aussi dans la défense européenne. Les controversés Palantir et Anduril, créés dans le giron du multimilliardaire tout aussi controversé Peter Thiel, s’imposent de plus en plus dans les armées des pays membres de l’Otan. Les deux acteurs de l’IA viennent d’ouvrir un bureau en Belgique. Un choix jugé "nécessaire et stratégiquement justifiable" par notre Premier ministre, "vu l’absence d’une industrie européenne de défense pleinement développée".Confronter les Goliaths américainsMais le plus grand risque pèse sur l’emploi. Les outils des Anthropic, OpenAI, Alphabet ou Microsoft menacent de remplacer des pans entiers d’activités humaines. Dans une intervention à l’Assemblée Nationale en France cette semaine, Arthur Mensch, le patron de Mistral AI, l’une des rares entreprises européennes à s’élever face à la domination américaine, évoque le "déplacement de la valeur du travail vers le capital", un capital, dit-il, "qui aujourd’hui n’est pas européen".Nous voilà prévenus: un mouvement tectonique est lancé. Et il nous écrase déjà. Dans un discours cette semaine, l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, estime que l’écart technologique grandissant de l’Europe est "sa plus grande faiblesse". Un écart qui "exige une mobilisation industrielle d’une ampleur inédite depuis des générations".Atteindre une autre dimension, biblique disions-nous, et se confronter aux Goliaths américains. En Europe, le combat n’est pas juridique, il est existentiel.