LETTRE DES MÉDIAS. La dépendance du cinéma français à Canal+ a transformé un conflit idéologique en crise structurelle. Décryptage de l’intégration verticale du géant audiovisuel et de l’influence des mécanismes de financement sur la liberté de création.La crise a éclaté à l’occasion du festival de Cannes, mais elle couvait depuis des mois, exacerbée par la récente éviction par Vincent Bolloré d’Olivier Nora de la direction des éditions Grasset. D’un côté, près de 600 professionnels du cinéma, réunis autour du collectif « Zapper Bolloré », dénoncent la montée en puissance de Vincent Bolloré dans la filière, au moment où Canal+ – dont sa famille et lui sont l’actionnaire de référence via Groupe Bolloré avec environ 30 % du capital – est entré au capital d’UGC (34 %) avec une prise de contrôle envisageable à partir de 2028.De l’autre, Canal+ et son président du directoire, Maxime Saada, répondent en bloc que l’attaque viserait injustement les équipes et mettrait en cause l’indépendance de la chaîne. La riposte, qui consisterait à ne plus travailler avec les signataires, a fait basculer une tribune militante en crise professionnelle, et une discussion sur la concentration économique en débat sur la liberté d’expression.« Une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif »Dans leur texte publié par Libération, les signataires articulent deux critiques. La première est économique et industrielle. Ils redoutent qu’avec StudioCanal (production), Canal+ (pré-achats/financement et diffusion) et UGC (salles), Vincent Bolloré – qui n’a aucun poste officiel au sein du groupe audiovisuel – se retrouve « en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran » lorsque le groupe pourra, à partir de 2028, prendre le contrôle d’UGC.La seconde est politique et culturelle. Les signataires estiment que cette intégration verticale comporte un risque d’orientation idéologique. « En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, écrivent les signataires, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif. » L’emploi du mot « fasciste » est violent. Il s’agit d’accuser d’avance une possible mise au pas des récits, par autocensure ou par sélection des projets.La riposte de Maxime SaadaMaxime Saada répond frontalement lors du « brunch des producteurs » le 17 mai à Cannes. Il estime que la tribune fait du tort au travail des équipes de Canal+, à son indépendance éditoriale, et à la diversité des films financés. « J’ai vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes Canal […] Et, en conséquence, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition […] je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de cryptofasciste […] la limite, pour moi, elle est là », déclare-t-il.En outre, Canal+ avance un argument de cohérence morale. Comment continuer à travailler avec l’entreprise après avoir signé la tribune, au nom de l’alignement entre convictions publiques et engagements professionnels ? C’est précisément là que se cristallise l’accusation de « liste noire » (« blacklist ») dans une industrie où Canal+ est un passage quasi obligé.Les chiffres du premier financeur du cinéma françaisLe nerf de la guerre est financier. Canal+ demeure le premier financeur côté diffuseurs, avec plus de 40 % des apports dans les films français. Lors du dernier accord avec la profession, le groupe privé s’est engagé à un investissement sur trois ans de 480 millions d’euros : 150 millions en 2025, soit 50 millions de moins qu’en 2024, 160 millions en 2026 et 170 millions en 2027. L’an dernier, 91 millions d’euros sur 150 étaient consacrés au pré-achat de 71 œuvres d’expression originale française. L’entreprise a parié sur les grosses productions, avec le pré-achat de 17 longs-métrages dotés d’un budget supérieur à 10 millions d’euros, « soit un de plus qu’en 2024 », rappelle l’hebdomadaire Écran Total.Parmi eux, figurent notamment le film Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli avec Jean Dujardin (Gaumont), Juste une illusion du tandem Olivier Nakache et Éric Toledano (Gaumont), ou encore Changer l’eau des fleurs de Jean-Pierre Jeunet (StudioCanal), adaptation du roman du même nom de Valérie Perrin avec Leïla Bekhti, qui doit sortir à la fin de l’année.La diversification des financements avec les plateformesLa tribune survient au moment où le modèle économique du 7e art est en pleine recomposition. En effet, les plateformes de streaming sont désormais mises à contribution via les obligations SMAD (Services de Médias Audiovisuels à la Demande) et les renégociations de chronologie des médias. Avec la montée en puissance de Netflix et Disney+ aux côtés de Canal+, TF1, France Télévisions et M6, l’écosystème des diffuseurs avoisine les 400 millions d’euros par an. Le géant américain Amazon Prime Video doit en outre conclure d’ici la fin juillet un accord avec les professionnels du cinéma.Cette diversification réduit la dépendance à un bailleur unique sans la supprimer, car Canal+ conserve une fenêtre de diffusion à six mois après la salle (contre neuf mois pour Disney+), avantage décisif pour les producteurs. À noter toutefois que des films refusés par Canal+ peuvent trouver d’autres modes de financement.Existe-t-il une « ligne éditoriale » quand on parle de cinéma ?Existe-t-il une « ligne éditoriale » au cinéma quand on finance des dizaines de films chaque année ? Sur ce terrain, deux logiques s’affrontent. Côté signataires, l’argument n’est pas nécessairement d’affirmer « nous avons la preuve d’une censure film par film ». Il est plutôt de dire que la structure (concentration + dépendance) donne « toute liberté d’agir le moment venu ». En clair, même sans censure visible aujourd’hui, le pouvoir de marché pourrait demain produire de l’autocensure et des arbitrages orientés.À Canal+, on se défend de tout prisme politique et on invoque la diversité. « Nous n’avons pas de prisme politique chez Canal+. Nos deux seuls prismes sont l’artistique et le commercial », explique Maxime Saada. Interrogé par Le Point, Alain Sussfeld, cofondateur d’UGC, balaie l’idée même d’une ligne : « Quand vous diffusez, comme Canal+, plus de 350 films par an, vous ne pouvez pas avoir une ligne éditoriale. Il faut montrer tout ce qui est produit. »Reste des exemples passés qui nourrissent la suspicion dans la profession, à savoir des films que Canal+ aurait refusés pour des raisons politico-religieuses. On pense en particulier à Grâce à Dieu (sur la pédocriminalité dans l’Église) de François Ozon, et à l’inverse au financement d’un documentaire religieux comme Sacré Cœur sur les apparitions mariales.Une personnalité du 7e art cite d’autres films que Canal+ aurait refusés de financer pour des raisons politiques ou religieuses : En guerre, de Stéphane Brizé, sur le combat syndical ; Bernadette, de Léa Domenach ; Avant que les flammes ne s’éteignent, sur les violences policières… Ces cas alimentent l’idée d’un risque d’autocensure afin de ne pas fâcher le guichet Canal+, détenu, rappelons-le, par Vincent Bolloré et sa famille via le Groupe Bolloré à 30 % et dont la force va être décuplée avec UGC, un acteur massif de la distribution et de l’exposition en salles.La liberté d’expression versus l’inversion accusatoirePris en étau, Gaëtan Bruel, président du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), tente un délicat jeu d’équilibre. Interrogé sur France Inter, il « regrette » la réaction de Maxime Saada. « Sur le plan de la liberté d’expression, ça pose question. Parce que le droit à la critique, ça fait partie de ce principe fondamental », dit-il. Mais il s’empresse aussi de nuancer le diagnostic de la tribune.« Je ne me retrouve pas dans les faits qu’ils dénoncent […] et il faut faire attention aux prophéties autoréalisatrices », avertit-il. Côté politique, le maire de Cannes David Lisnard dénonce « une véritable inversion accusatoire » et juge la tribune « infondée, ingrate » et « un peu masochiste ». À gauche, plusieurs responsables défendent les signataires et relient l’épisode à une bataille culturelle plus large.Que deviennent Jean-Pascal Zadi et Nina Meurisse ?Reste la question centrale : Maxime Saada dit ne plus vouloir travailler avec les signataires, mais certains sont déjà engagés dans des productions liées à Canal+, ou indispensables à des projets en cours. Que fait-on d’une actrice comme Nina Meurisse, héroïne de la série Canal La Fièvre et qui joue dans la saison 4 de Baron Noir en cours de tournage ? Que devient un écosystème de productions autour d’un auteur-producteur comme Jean-Pascal Zadi, également signataire de la tribune, si Canal est au financement ou à la diffusion ?Va-t-on au mieux vers un arrêt de collaborations futures ou au pire vers une remise en cause de projets ? Le principe du « t’as signé la tribune, t’es viré » s’applique-t-il pour les futurs projets présentés à Canal+ ? Ou n’est-ce qu’une menace sans application pratique ? Enfin, comment préserver la pluralité des œuvres et la liberté de critique sans fragiliser un financement déjà sous pression ?Cette polémique porte en elle les germes de notre monde contemporain avec une profession qui se vit attaquée, un groupe qui se dit attaqué, et un cinéma français qui se déchire publiquement à Cannes. De quoi donner, hélas, une piètre image d’une filière déjà secouée par des tensions sur le financement et la renégociation des règles du jeu.
« Zapper Bolloré », Canal+ et la « liste noire » : la crise politique du cinéma français
LETTRE DES MÉDIAS. La dépendance du cinéma français à Canal+ a transformé un conflit idéologique en crise structurelle. Décryptage de l’intégration verticale du géant audiovisuel et de l’influence des mécanismes de financement sur la liberté de création.










