Serge QuoidbachRédacteur en chef adjoint18 mai 2026Aujourd'hui à 17:39Avec le décès d’Étienne Davignon, c’est la mémoire d’une certaine Belgique qui disparaît. Le comte a laissé derrière lui une trace indélébile, encore semée d’ombres. Stevie a cassé sa pipe. L’allusion est facile, grossière peut-être, mais il aurait lui-même ri, de ce rire gras et guttural que tous ceux qui l’ont côtoyé ou, comme nous, interviewé reconnaîtraient entre mille. Étienne Davignon, le "vicomte" (devenu "comte"), "Stevie" pour les intimes, aura laissé derrière lui une trace indélébile, une vie qui a suivi, comme le ferait la plume d’un historien consciencieux, les soubresauts de notre pays.L’indépendance du Congo, la crise pétrolière, la débâcle de la sidérurgie, il était là, aux premières loges. L’affaire De Benedetti, la fin de la Société générale, le naufrage de la Sabena, il contrait les coups, les mains sur les commandes. "On va appeler Davignon", lançait-il lui-même à la cantonade. Et c’est vrai. Aucune personnalité belge ne voit son nom aussi intimement lié à l’histoire de la Belgique, à notre histoire.Il faut dire que l’homme faisait preuve de virtuosité intellectuelle et d’un sens peu commun de la stratégie politique; qu’il possédait un carnet d’adresses gonflé au portant, bâti sur un entregent naturel et tout-terrain qu’il usait aussi bien devant une assemblée de chefs d'État que dans les tribunes du club d’Anderlecht, un sachet de frites à la main.Une telle lumière, jusqu’à devenir aveuglante, ne parviendra pas à effacer certaines ombres au tableau. La commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat de Patrice Lumumba n’aura pas fait toute la clarté sur son rôle joué dans la destitution et la mise à l’écart du premier Premier ministre congolais. Certains continuent à lui reprocher d’avoir été l’artisan d’un dépeçage en règle de la Société générale et d’avoir été à l’origine de la vente de nos bijoux de famille à l’étranger. D’autres qu’il n’a rien fait pour empêcher le naufrage de la sidérurgie wallonne, alors qu’il était au sommet des décisions, au niveau européen.Étienne Davignon était aussi devenu le dernier survivant d’une Belgique de papa qu’il n’arrivait plus à incarner, celle unitaire des grands conglomérats et d’une francophonie toute puissante, désormais sur le déclin. Souvenons-nous de cette méfiance qu’il suscita, avec son collègue et ami Maurice Lippens, lorsqu’au début du millénaire il relança, puis présida, ce qui deviendra Brussels Airlines. Ou de ces chaussures qui volaient lors de l’assemblée générale de Fortis, lorsqu’il fut présenté, fin 2008, comme candidat à la présidence devant des actionnaires électrisés par la chute lamentable de leur banque. Quel affront!Pourtant, il lui en fallait plus pour se démonter. Le titiller sur ces événements vous poussait à un exercice périlleux. Au pire s’en sortait-il avec gouaillerie et sarcasme, qui vous clouaient sur place. Au mieux, il bottait en touche, par une pirouette ou une plaisanterie, dont vous reveniez bredouille. Encore ce rire, toujours ce rire, qui vient vous dire, comme un point d’exclamation. "Non mon p’tit bonhomme, tu ne m’auras pas."Peut-être, de sa masse trapue qui a traversé les décennies en conquérant, voulait-il écrire lui-même son histoire. Comme il le fit d’ailleurs, en publiant en 2019 ses "Souvenirs de trois vies", davantage un recueil de pensées, de déférences et de certains règlements de compte, qu’une autobiographie critique, laissée en friche, dont les détails nous auraient pourtant donné un éclairage unique et inédit sur certains pans de notre histoire. Il est vrai qu’il en aurait fallu plusieurs tomes, tant sa vie fut riche et combative. Et ce, jusqu’à son dernier souffle. Car, au final, il n’aura qu’une seule fois raccroché sa pipe: devant la mort, cette bataille de trop qu’il n’aura pu défier ni contrôler, mais qu’il aura certainement regardée droit dans les yeux, à travers un panache de fumée.
Édito | Etienne Davignon: Tours et détours d’un grand commis d'État
Avec le décès d’Étienne Davignon, c’est la mémoire d’une certaine Belgique qui disparaît. Le comte a laissé derrière lui une trace indélébile, encore semée d’ombres.













