Ambiance délétèreEXCLUSIF. Retards, dépassements de budget, départs en série et épuisement des troupes : récit des coulisses mouvementées du diptyque sur le Général, l’ambitieux projet de Pathé présenté hors compétition au Festival de Cannes.ParPhilippe Guedj | Olivier UbertalliPublié le 17/05/2026 à 09h00L’histoire du 7e art regorge de grandes œuvres hors norme, fabriquées dans le sang, la sueur et les larmes. Au hasard de la (longue) liste : Autant en emporte le vent, Le Salaire de la peur, Les Dents de la mer, Apocalypse Now, Titanic ou encore La Reine Margot… Malgré leurs budgets dispendieux et leurs turnovers fracassants en coulisses, tous connurent la victoire au bout du chemin, si long et dur fut-il. Et c’est bien tout le destin que l’on souhaite à La Bataille de Gaulle, d’Antonin Baudry qui, selon nos informations, a traversé lui aussi son lot d’épreuves et de chaos.Il s’agit en tout cas d’un nouveau monument très attendu pour le cinéma français, signé du réalisateur du Chant du loup, également coauteur du scénario avec son épouse Bérénice Vila. Leur source : l’ouvrage de l’historien britannique Julian T. Jackson, de Gaulle. Une certaine idée de la France.Le couple en a tiré un colossal diptyque pour le grand écran, centré sur le destin héroïque de Charles de Gaulle durant la Deuxième Guerre mondiale, depuis la débâcle jusqu’à la Libération. La première partie, intitulée L’âge de fer, d’une durée de 2 h 30, débarquera en salles le 3 juin et sera projetée en avant-première mondiale, hors compétition, ce mercredi 20 mai, au 79e festival de Cannes.La seconde, J’écris ton nom, sortira le 3 juillet. Dans le rôle-titre de cette production Pathé : Simon Abkarian, comédien vétéran charismatique, ancien pilier du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, remarqué dans des films aussi divers que Chacun cherche son chat, Casino Royale, L’Armée du crime ou encore la série Kaboul Kitchen.Des chiffres vertigineuxLes chiffres de ce blockbuster made in France donnent le vertige : 75,2 millions d’euros de budget officiel déclaré au CNC, 148 jours de tournage, environ 6 000 figurants, un montage étiré sur bien plus d’un an… En raison des nombreuses heures supplémentaires accumulées et d’une postproduction bien plus longue que prévu – le film devait initialement sortir en 2025 –, la facture des deux volets se serait envolée.Selon plusieurs professionnels du secteur interrogés par Le Point, l’addition pourrait finalement atteindre entre 85 millions et 100 millions d’euros. « Pour des films de cette envergure, chaque incident de production et de postproduction alourdit très rapidement le budget » explique un producteur. Il faudra cependant attendre la reddition des comptes définitifs de La Bataille de Gaulle, auprès du CNC, par les commissaires indépendants mandatés par Pathé pour connaître le montant exact de l’ardoise.Les enjeux sont cruciaux pour le distributeur qui a abondé l’essentiel des coûts, avec en toile de fond la succession du PDG, Jérôme Seydoux, 91 ans, et alors que le groupe de Rodolphe Saadé CMA CGM a récemment pris 20 % du capital de la société. Le sort en salle du film sera aussi scruté de près par un cinéma français qui rêve d’un nouveau Conte de Monte Cristo (9,4 millions d’entrées en 2024 pour cette autre production Pathé), pour conjurer la sourde angoisse persistante quant à son avenir depuis la crise du Covid.Du côté de Pathé, en attendant le verdict cannois et, surtout, du public, on retient donc son souffle. Contacté, le président de Pathé Films, Ardavan Safaee, n’a pas donné suite à nos appels. Pas plus que la directrice de production Camille Courau ou le réalisateur Antonin Baudry, plusieurs fois sollicité par Le Point.Simon Russell Beale (ici au centre) interprète Winston Churchill dans « La Bataille de Gaulle ». PATHÉ FILMS - TF1 FILMS PRODUCTION - BELVÉDÈRE - AUVERGNE RHÔNE ALPES CINÉMA - PHOTO MALGOSIA ABRAMOWSKA En coulisses, la genèse de La Bataille de Gaulle – initialement intitulé de Gaulle mais rebaptisé in extremis suite à l’amicale pression du groupe SND, distributeur du film de Gaulle en 2020 – a relevé, au choix, du terrain miné, de la guerre de tranchées ou du parcours du combattant. Rarement de la campagne tranquille. L’ambiance a souvent été tendue entre le réalisateur et ses collaborateurs en plateau, plombée par les retards jusqu’à un clash majeur à l’automne 2023, entraînant le départ d’au moins vingt membres de l’équipe, dont plusieurs chefs de poste.Clash et réunion de criseAu cœur du conflit, selon plusieurs témoins : une mauvaise préparation du projet au regard de l’ampleur du champ de bataille, ainsi que des frictions persistantes entre un réalisateur-général arc-bouté à sa vision et des techniciens lui reprochant son inexpérience.Conscient des nuages en approche durant la phase de préproduction, l’état-major de Pathé aurait d’ailleurs convoqué en urgence, quelques semaines avant le premier clap, une réunion de crise dans ses locaux. Antonin Baudry, le producteur exécutif Stéphane Riga et la directrice de production de Pathé, Camille Courau, y participent. Ce jour-là, le tournage serait passé à deux doigts du report sine die.Débuté à Paris le 27 juillet 2023, le tournage principal des deux parties du biopic d’Antonin Baudry s’est conclu le 10 juillet 2024 dans les studios de Bry-sur-Marne, soit deux mois plus tard que ne le prévoyait son plan de travail initial. Entre certains chefs d’équipe plus souvent rompus aux films d’auteur qu’à un blockbuster de taille XXL, une absence de story-board initial et un réalisateur prenant bien trop son temps, les heures supplémentaires explosent dès la rentrée 2023.« Tout le monde a été un peu dépassé sur ce film par le nombre de plans prévus dans le scénario, par les cascades à régler, par les actions parallèles à filmer… On sentait certains jours qu’on improvisait un peu, d’un plan à l’autre. On bossait beaucoup en se reposant sur un imaginaire, comme si l’inspiration allait venir dans le feu de l’action… mais on a souvent fait n’importe quoi » tranche en off un membre de l’équipe.Un rêve d’enfantFacteur aggravant : une production sourde (du moins dans un premier temps) aux remontées de dysfonctionnements sur le plateau, conséquence directe du blanc-seing accordé à Baudry par Jérôme Seydoux, PDG de Pathé. Entre les deux hommes, le coup de foudre professionnel est cimenté depuis le thriller sous-marinier Le Chant du loup, premier long-métrage d’Antonin Baudry, sorti en 2019. Déjà nanti à l’époque d’une enveloppe d’environ 20 millions d’euros, le film avait rencontré un beau succès en salle (1,5 million d’entrées France).Les critiques sont alors excellentes et le résultat impressionne Jérôme Seydoux, qui caresse l’ambition d’un grand biopic à l’anglo-saxonne sur le général. Un vrai rêve d’enfant : à l’âge de 9 ans, le 26 août 1944, au bras de sa maman Geneviève, le jeune Jérôme assistait ébahi à la descente à pied des Champs-Élysées par le victorieux de Gaulle dans un Paris libéré. Pas de doute. Pour le PDG de Pathé, Antonin Baudry est le soldat idéal pour mener cette bataille. Il aura donc carte blanche.« La Bataille de Gaulle », d'Antonin Baudry. 2026 PATHÉ FILMS - TF1 FILMS PRODUCTION - BELVÉDÈRE - AUVERGNE RHÔNE ALPES CINÉMA Ex-diplomate chargé des discours de Dominique de Villepin au ministère des affaires étrangères en 2002, auteur de la BD Quai d’Orsay en 2010 (portée au cinéma par Bertrand Tavernier en 2013, dans un film dont Baudry cosigne le script), le réalisateur du Chant du loup détonne dans le sérail du cinéma français. D’aucuns soulignent que ce tacticien roué, cinéphile averti mais technicien trop vert, a été plongé trop vite dans le grand bain du 7e art, sans avoir gravé les barreaux de l’échelle, ni fait ses preuves sur des courts-métrages.« Antonin est un très bon scénariste mais il est inexpérimenté sur tous les aspects techniques de la mise en scène » affirme un collaborateur « Le Chant du loup a été une réussite parce qu’il a été entièrement storyboardé au quart de poil et qu’Antonin s’est entouré d’excellents techniciens qu’il a bien guidé : le chef opérateur Pierre Cottereau, le premier assistant réalisateur Thierry Verrier, le producteur Stéphane Riga, ou encore le superviseur des effets visuels Pierre Buffin… »Entre acteurs, des relations au beau fixeÀ la décharge du réalisateur, le milieu des artisans du cinéma français est aussi parfois réputé pour un certain entre-soi et, à l’évidence, le CV huppé de Baudry a joué contre lui. Ses méthodes de travail contestées, davantage à l’instinct que dans la pure tradition du métier, ont-elles aggravé les préjugés à son endroit ?Toujours est-il que c’est avec sa garde rapprochée du Chant du loup (Cottereau, Verrier, Riga, Buffin…) que le metteur en scène débute le premier bloc du tournage de La Bataille de Gaulle, entre juillet et septembre 2023. Principalement à Paris, plus une semaine de tournage à Cherbourg (Manche), du 4 au 8 août. Premier clap, premier retard. Selon les témoignages recueillis, on manque de personnel ce matin-là, sur le parvis de la Gare de l’Est, pour habiller la grosse cinquantaine de figurants présents.Le 15 août, une coûteuse journée de prises de vues place de l’Étoile ne donne pas satisfaction par manque de plans larges : elle devra être refaite durant l’été 2024. Antonin Baudry multiplie les prises sans forcément regarder la montre. Parfois, la caméra tourne bien après l’heure prévue. Notamment lors d’une journée d’août 2023, à Paris, sur la place du Panthéon. Le périmètre est alors bouclé mais au fil des heures et du retard, la circulation finit par reprendre… alors qu’il reste encore des plans à fignoler et surtout, le soleil se couche, la lumière décline.Du côté des acteurs cependant, les relations sont au beau fixe. Le script est bon, la direction des comédiens est le point fort de Baudry et, avec sa tête d’affiche Simon Abkarian, le cinéaste noue une relation de frères d’armes. Mais la logistique défectueuse va finir d’épuiser le reste du régiment et créer de vraies tensions.Un proche de Ridley Scott à la rescousseLa rupture entre Antonin Baudry et une partie de ses troupes intervient début octobre 2023. Une partie de l’équipe française vient alors de poser ses valises à Casablanca, pour huit semaines de tournage au Maroc. Temps fort du planning : filmer la bataille de Bir Hakeim (située en Libye), qui constituera le morceau de bravoure de L’Âge de fer. C’est alors qu’une vague de départs massifs au sein de l’équipe intervient.Une implacable loi du silence continuant de régner sur ce tournage homérique, il nous est impossible à ce stade de déterminer les causes précises du schisme mais toujours est-il que les proches d’Antonin Baudry sur Le Chant du loup – le producteur exécutif Stéphane Riga ainsi que le premier assistant réalisateur Thierry Verrier et la quasi-totalité des assistants mise en scène – sont remplacés. Plusieurs témoignages rapportent au Point une ambiance délétère sur place. Le chef opérateur Pierre Cottereau quitte à son tour le navire de Gaulle – contacté par Le Point, il ne souhaite pas s’exprimer sur le sujet « pour des raisons tout à fait personnelles ».J’ai été bluffé par ce film d’action à l’américaine.Gaétan Bruel, président du CNCIl sera suivi bientôt par la scripte Sandrine Bourgoin, par le régisseur général David Lemenan et, plus tard courant 2024, par l’accessoiriste Régis Marduel. À Casablanca et Erfoud, un nouveau directeur de la photographie, l’Israélien Giora Bejach, habitué à travailler vite sur des productions anglo-saxonnes, finit la partie marocaine (et tout le reste du tournage) aux côtés d’Antonin Baudry, à la place de Pierre Cottereau.Le réalisateur américano-chilien Alexander Witt, autre familier des blockbusters américains (il a notamment signé un Resident Evil en 2004 !), expert en grosses scènes d’action et fidèle collaborateur de Ridley Scott, est aussi appelé à la rescousse pour superviser une seconde équipe assemblée dans l’urgence.Un montage enliséCette révolution de palais va aider La Bataille de Gaulle à retrouver un peu de sérénité. Mais les complications demeurent et, selon une autre source de l’équipe, « l’indécision chronique de Antonin Baudry et les problèmes structurels d’organisation ont créé de nouveaux retards ». Même l’imperturbable Simon Abkarian menace de ne plus être disponible si le tournage dépasse la date du 10 juillet 2024.Face à la lenteur ambiante, Mathieu Kassovitz finit un jour par perdre patience. Sur le plateau, le bouillant acteur et réalisateur, interprète de l’amiral Darlan, aurait vertement tancé Antonin Baudry et son nouveau chef opérateur, devant témoins. Contacté par Le Point, le comédien-réalisateur de La Haine conteste les faits et reste solidaire du général Baudry : « Antonin est tout sauf indécis. Il a dirigé une machine de guerre et ça ne se fait pas dans la soie. Je n’ai rien à lui reprocher ».Et maintenant ? Suivi d’une colossale postproduction et d’un montage qui se serait enlisé, La Bataille de Gaulle s’est largement reposé sur le travail du superviseur des effets visuels Pierre Buffin, dont le budget aurait lui aussi pulvérisé son enveloppe pour corriger des plans de scènes de bataille incomplets.La première partie, L’Âge de fer, a été bouclée juste à temps pour être montrée en marge du dernier Festival de Berlin, en février, aux acheteurs internationaux. Les retours sur ce premier volet, montré au compte-goutte à la presse en amont de la projection au festival de Cannes, font état d’un long-métrage hybride et singulier voire déroutant, avec des éléments de comédie, mais assurément distrayant.La victoire au bout des galères ?D’autres professionnels contactés par Le Point saluent un film « qui adopte un vrai point de vue sur de Gaulle, présenté comme un homme à moitié fou et sans troupe lorsqu’il décrète qu’il EST la France », ainsi que le résume un confrère. À ce titre, la prestation de Simon Abkarian est unanimement saluée.Début mars, le président du CNC, Gaétan Bruel, a eu droit quant à lui à une projection spéciale organisée par Baudry dans les locaux de la société Polyson, dans le 20e arrondissement de Paris, où l’équipe de monteurs travaille alors « presque H24 » pour finaliser les deux volets. Commentaire du patron du CNC : « J’ai été bluffé par ce film d’action à l’américaine ».La victoire au bout des galères ? Le voile sera bientôt levé à Cannes. Et tandis que le tout-Paris bruisse de folles rumeurs sur les excès budgétaires de La Bataille de Gaulle, une question de fond reste posée : le cinéma français est-il assez mature pour produire sereinement un blockbuster ambitionnant de marcher sur les traces de Christopher Nolan, modèle d’Antonin Baudry ?