Ajouté à la dernière minute dans la course à la Palme d’or de cette 79e édition cannoise, le drame policier Paper Tiger de James Gray s’est incrusté samedi soir comme une brise bienvenue dans une compétition se démarquant jusque-là par un cinéma d’auteur exigeant, dense dans la forme et âpre dans le fond (à moins que ce ne soit l’inverse). Son intrigue linéaire et classique, portée par des stars hollywoodiennes (Scarlett Johansson et Adam Driver, réunis au grand écran sept ans après Marriage Story), offre à des cerveaux déjà sursollicités un plaisir cinéphile simple et immédiat.Injustement ignoré du grand public dans son pays natal, comme en témoigne son bilan décevant au box-office nord-américain, James Gray, chantre du cinéma de genre viril — quoique mâtiné d’envolées mélodramatiques assumées —, est un habitué des grands festivals européens. Paper Tiger représente d’ailleurs sa cinquième Sélection officielle au Festival de Cannes, après The Yards, We Own the Night, Two Lovers et The Immigrant.Se déroulant dans le New York du milieu des années 1980, Paper Tiger distille avec économie les thèmes et sujets de prédilection de Gray : relations fraternelles éprouvées, communauté russophone en mal de rêve américain, malédictions intergénérationnelles, voire fatalité cyclique évoquant la tragédie grecque (le film s’ouvre sur une épigraphe de l’Agamemnon d’Eschyle).Le trop rare Miles Teller (Whiplash) incarne un ingénieur sanitaire docile menant une vie de banlieusard tranquille, aux côtés de son épouse surprotectrice (Johansson) et de leurs deux ados proprets. La tranquillité du foyer vole cependant en éclats : elle est atteinte d’une tumeur au cerveau, lui se retrouve dans le collimateur de la mafia russe, après que son frère (Driver), ex-policier charmant et prospère, l’ait entraîné dans une affaire qui dépasse toute la famille.Si le neuvième long métrage de James Gray ne réinvente pas le polar, il nous offre néanmoins un morceau de bravoure digne de ses plus hauts faits d’armes. Dans les derniers instants du film, nous savourons une scène d’une tension suffocante, se déroulant dans une roselière sauvage aux abords de l’autoroute, invoquant explicitement Heat, The Godfather et The Thin Red Line. La Palme d’or devra probablement attendre, mais les fans de Gray, eux, auront l’impression de retrouver une bonne vieille paire de pantoufles chaudes.Valeurs sentimentales dans le désertPrésenté en fin de soirée, L’être aimé (El ser querido) du cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen s’impose d’ores et déjà comme un jalon du métacinéma, ce sous-genre où la caméra se retourne sur elle-même. Dans une prestance particulièrement magnétique, Javier Bardem interprète le rôle d’un cinéaste de renom (Esteban Martínez), tantôt enjôleur, tantôt menaçant.
«Paper Tiger» et «L’être aimé» : affaires de familles
James Gray est égal à lui-même, tandis que Rodrigo Sorogoyen touche au sublime.











