ÉLODIE BOUÉDEC
« Vers l’Orient. Carnets de voyage de Tanger à Kyoto », d’Abdelwahab Meddeb, Stock, 508 p., 23,90 €, numérique 17 €.
MARCHER, RÊVER
L’importance de ses essais sur l’Islam et le renom de son émission radiophonique « Cultures d’islam » (France Culture) ont fait un peu oublier quel écrivain et poète est aussi Abdelwahab Meddeb (1946-2014). Vers l’Orient, la publication de certains des 79 carnets de voyage que sa famille a retrouvés et transcrits après sa mort en 2014, est une vraie œuvre littéraire. Loin de la notation hâtive, de la chose vue ou de l’anecdote, qui est le style le plus courant des carnets de voyage, surtout lorsqu’ils sont publiés de façon posthume, l’impression est ici mise en forme dans une phrase souvent longue, capable de faire voir des détails avec une grande acuité – une phrase de deux pages pour décrire un repas délicieux par exemple –, dans un rythme cadencé comme une longue marche dans l’espace et le temps.
Du Maroc au Japon, en passant par l’Espagne, l’Italie, la Tunisie, l’Egypte et la Bosnie, ces carnets font se rencontrer à chaque instant l’Orient et l’Occident. Le voyageur ouvre le regard pour saisir ce qui relie les cultures, il a l’œil partout en même temps. Il observe ce qu’il y a de Fès dans Venise, compare l’architecture d’une mosquée du Caire à la musique de Bach, relève un « air de médina » à Pavie, recherche inlassablement le temps arabe de l’Espagne. S’il se sent si bien à Sarajevo, c’est que la ville concilie son islamité et son européanité, « comble ces deux parts qui s’unissent en moi et qui divisent le monde ». Comme dans ses principaux essais, Sortir de la malédiction. L’Islam entre civilisation et barbarie, La Maladie de l’islam ou Contre-prêches (Seuil, 2008, 2002 et 2006), Abdelwahab Meddeb en appelle à une reconnaissance par l’Europe de son héritage arabo-musulman, une lecture plus attentive des œuvres majeures du soufisme et des poètes anciens, notamment Ibn Arabi, Hallaj, Bistami. Dans le même temps, il dit l’importance d’une libre circulation du Coran à l’échelle mondiale, séparant le politique du religieux, ce qui suppose une réforme de son interprétation, dans un sens résolument non fondamentaliste.






