« Rêver la littérature mondiale », de Jérôme David, Ithaque, 236 p., 22 €.
Qu’y a-t-il de commun entre le prix Nobel de littérature, la Foire du livre de Francfort et les Conversations de Goethe avec Eckermann (1836 ; Gallimard, 1941) ? Les trois incarnent, chacun à sa manière, l’idée de littérature mondiale. Formulée pour la première fois en 1827 par Goethe comme un espoir « dont il faut hâter l’avènement », cette idée est ensuite régulièrement reprise, sous l’effet d’une conviction – la littérature est plus vaste que les nations – et d’un élan – elle a le pouvoir de réunir les humains autour d’un idéal (c’était le projet d’Alfred Nobel) ou d’un lien partagé. « Il y a dans tous les cas, écrit Jérôme David, une mondialité rêvée de la littérature dont la transmission s’apparente à une éducation et promet un avenir plus tolérant. »
Rêver la littérature mondiale suit le fil de cette idée sur deux siècles. Or celle-ci n’est pas simple. Si elle est formée de l’ensemble de la production écrite et orale passée, présente et à venir, la littérature mondiale se confond avec la bibliothèque totale et elle résiste à toute appréhension. Elle pose aussi un problème de localisation : où est la littérature mondiale ? A partir de quel lieu du monde l’envisage-t-on ? Ce n’est pas la même chose de la penser à Weimar dans les années 1820, comme Goethe, et à Calcutta, comme le fait dans les années 1910 le poète indien Rabindranath Tagore (1861-1941). Ce qu’imagine Maxime Gorki en 1918 en créant l’Institut de littérature mondiale n’a rien à voir avec ce que cet institut deviendra par la suite sous l’effet du stalinisme, ni avec la Foire de Francfort où se négocie à des sommes astronomiques l’offre littéraire des kiosques d’aéroport, censée alimenter nos lectures quotidiennes partout sur la planète. Il y a toujours une image différente du monde derrière le projet de littérature mondiale : le concert des nations, l’internationalisme, la globalisation… et derrière chaque projet, une mission éducative, plus ou moins acceptable – même les nazis, dès 1935, ont embrigadé la notion dans leur propagande, pour favoriser une diplomatie littéraire au service de l’idéologie.






