ENTRETIEN. Face au réchauffement climatique, le neurobiologiste italien Stefano Mancuso appelle à rompre avec l’urbanisme anthropomorphe pour transformer nos métropoles en cités végétales et décentralisées.À l’occasion de la sortie de son livre La Cité vivante (Albin Michel, 240 p., 19,90 €), Stefano Mancuso nous invite à opérer une révolution culturelle radicale. Le chercheur démontre que nos villes, conçues depuis la Renaissance à l’image du corps humain, souffrent d’une centralisation et d’une hyperspécialisation mortifères. Pour survivre, l’humanité doit cesser d’imiter le règne animal et transformer ses cités en « phytopolis » : des réseaux décentralisés et modulaires à l’image des végétaux. Le Point : Dans votre livre « La Cité vivante », vous rappelez que, de Léonard de Vinci à Le Corbusier, les villes ont toujours été conçues à l’image du corps humain. En quoi ce modèle rend-il nos métropoles si fragiles ?Stefano Mancuso : C’est toute l’histoire de l’humanité. Nous avons conçu tout ce que nous bâtissons, de nos administrations jusqu’à nos villes, en répliquant notre propre anatomie : une tête centrale et des organes spécialisés en dessous. Le Corbusier a voulu s’inspirer de la biologie pour dessiner la ville de Chandigarh, en Inde, ou pour son projet d’urbanisme utopique de « Ville radieuse », mais d’une biologie exclusivement animale.Or, l’organisation animale est fondamentalement fragile. Chez l’être humain, il suffit qu’un seul organe vital tombe en panne pour que l’ensemble de l’organisme s’effondre. Nos villes fonctionnent exactement de cette façon : elles possèdent un centre névralgique, des artères de transports et des quartiers hyperspécialisés. Si vous bloquez un point stratégique, la cité entière s’arrête.Stefano Mancuso, chercheur en biologie et auteur de « La Cité vivante ». BASSO CANNARSA/CANNARSA/OPALE.PHOTO Quel est le défaut majeur de cette organisation face au changement climatique ?Le seul et unique avantage du corps animal, c’est sa rapidité de mouvement pour fuir le danger. Mais une métropole ne peut pas s’enfuir. Pendant des dizaines de milliers d’années, Homo sapiens a bénéficié d’un climat d’une stabilité incroyable, à 0,5 °C près. Aujourd’hui, en quelques décennies, les températures s’envolent : en Europe, nous avons déjà pris 2,2 °C. Continuer à bâtir des cités comme des organismes animaux mobiles est une erreur tragique.C’est là qu’intervient votre concept de « phytopolis », une cité végétale et décentralisée. Que pouvons-nous apprendre des plantes pour repenser nos villes ?Les plantes sont par définition immobiles car enracinées, donc contraintes de résoudre leurs problèmes sur place. C’est exactement la situation de nos villes. Pour résister aux prédateurs et aux aléas environnementaux sans pouvoir bouger, les plantes ont développé une anatomie modulaire et décentralisée : elles n’ont aucun organe unique ou irremplaçable. L’olivier Sa Reina, en Sardaigne, a plus de 2000 ans, son tronc est creux et détruit à 80 %, mais l’arbre est en parfaite santé. Un animal à qui l’on retirerait la moitié du corps mourrait instantanément. La plante, elle, répartit toutes ses fonctions vitales sur l’ensemble de son organisme. Une « phytopolis », c’est exactement cela : une ville horizontale et décentralisée, où toutes les fonctions sont distribuées. C’est le principe de la ville du quart d’heure, où chaque quartier devient un module autosuffisant [Le principe de la « Ville du quart d’heure », popularisé par l’urbaniste Carlos Moreno, vise à organiser l’espace urbain pour que chaque habitant puisse accéder à ses besoins essentiels – habiter, travailler, s’approvisionner, se soigner, apprendre et se divertir – en moins de quinze minutes à pied ou à vélo, NDLR].Vous affirmez dans l’ouvrage que l’humanité est devenue une « espèce spécialisée ». Qu’est-ce que cela implique pour notre avenir ?C’est une révolution comportementale aussi radicale que le passage à l’agriculture il y a 12 000 ans. Pendant des millénaires, Homo sapiens était une espèce généraliste capable de vivre dans n’importe quel écosystème. Aujourd’hui, plus de 50 % de l’humanité (et 80 % en Europe ou en Amérique) vit concentrée sur à peine 2 % des terres. Nous sommes devenus une espèce spécialisée dans la vie citadine. En biologie, une espèce spécialisée, comme le panda dans sa forêt de bambous, est d’une efficacité redoutable en milieu stable, mais elle est menacée d’extinction rapide dès que son habitat varie. Et nous nous sommes spécialisés au moment précis où les villes deviennent les endroits les plus instables du globe…L’idée que la rue appartient exclusivement aux voitures est un dogme culturel.La nature, de son côté, s’adapte à la ville à une vitesse prodigieuse. Les cités sont-elles devenues des laboratoires de l’évolution ?Absolument ! En ville, chaque parc ou espace vert fonctionne comme une île. Comme l’a montré Charles Darwin avec les pinsons des Galapagos, l’isolement insulaire accélère considérablement la spéciation. À Montpellier, le chercheur Pierre-Olivier Cheptou a découvert qu’en dix générations à peine, la plante Crepis sancta a modifié la morphologie de ses graines : en milieu urbain, elle produit davantage de graines lourdes sans aigrettes qui tombent au pied de la plante mère, car le vent est bloqué par les immeubles et disperser ses graines au loin sur le bitume est suicidaire. Les rats new-yorkais ont, eux, vu leurs dents rétrécir pour s’adapter à nos restes alimentaires. La nature s’adapte à une vitesse folle. Mais la question est : serons-nous capables d’adapter nos villes aussi rapidement ?Pour les rafraîchir, vous proposez une mesure choc : supprimer 20 % des routes pour y planter des forêts urbaines. Est-ce vraiment réalisable ?Pour faire baisser la température d’une ville de 5 à 6 °C grâce à l’ombre et l’évapotranspiration [le transfert d’eau vers l’atmosphère par l’évaporation du sol et la transpiration des plantes, NDLR], il faut au moins 40 % de couverture arborée. Et il faut prendre l’espace là où il se trouve : sur les voies de circulation et les parkings, qui occupent jusqu’à 50 % des sols urbains. Regardez la Rua Gonçalo de Carvalho à Porto Alegre au Brésil, considérée comme l’une des plus belles rues du monde : ses arbres bordent l’asphalte d’un bout à l’autre pour former une véritable forêt au cœur de la cité.L’idée que la rue appartient exclusivement aux voitures est un dogme culturel imposé dans les années 1920 par l’industrie automobile américaine. Quand Jaime Lerner, maire de Curitiba au Brésil, a fermé la rue principale pour la végétaliser en un week-end en 1971, tous les commerçants ont hurlé. Six mois plus tard, devant l’essor de leur chiffre d’affaires, ils réclamaient l’extension du réseau piéton ! Remplacer l’asphalte par des arbres est la seule voie réaliste.Face aux températures extrêmes, plus de 1 milliard d’humains devront migrer d’ici cinquante ans. Comment nos métropoles doivent-elles s’y préparer ?En biologie, la seule et unique réponse valide d’un être animé face à un milieu devenu hostile, c’est la migration. Les poissons remettent le cap au Nord, les arbres grimpent en altitude. Les humains vont migrer vers le Nord, c’est inéluctable. L’immobilité est le contraire de la vie ! Les métropoles du Nord doivent cesser de se barricader derrière des réflexes conservateurs obsolètes. Elles doivent anticiper ces flux, transformer leur métabolisme linéaire gâcheur de ressources en cycles circulaires, et s’inspirer du monde végétal pour bâtir des cités ouvertes, fertiles et résilientes.
« Remplacer l’asphalte par des arbres est la seule voie réaliste »
ENTRETIEN. Face au réchauffement climatique, le neurobiologiste italien Stefano Mancuso appelle à rompre avec l’urbanisme anthropomorphe pour transformer nos métropoles en cités végétales et décentralisées.







