Dans "Le soldat remémoré", l’écrivaine néerlandaise Anjet Daanje explore magistralement la réalité remodelée par la guerre et par le mensonge du récit.Le résuméL'auteure Anjet Daanje fait d’un soldat amnésique le cœur d’un vertige sur l’identité, la guerre et le récit.Entre gestes domestiques, cauchemars et photos truquées, la réalité se reconstruit à coups de mensonges utiles.Un roman ample et musical, où la mémoire devient sable mouvant et refuge possible.On ne peut plus d'actualité, ces 700 pages hypnotiques, autour de la falsification du réel et de la vérité alternative, sont brillamment menées par Anjet Daanje (°1965), une auteure néerlandaise hissée, avec ce roman, dans la short-list du New York Times des meilleurs livres du XXIe siècle.Courtrai, 1922. Julienne ramène chez elle un soldat amnésique de la Grande Guerre, interné à l'hôpital du Docteur Guislain de Gand. Elle en est sûre, c'est son mari disparu. L'est-il? Anjet Daanje nous entraîne dans les sables mouvants de la mémoire et de la réalité altérée.Installé à la table de la cuisine, l'homme regarde ses enfants, qui n'ont aucun souvenir de lui, touché par l'amour de cette femme, qui ne lui évoque rien. Le quotidien sert de balises à cet apprivoisement marital, poli, distant, pauvre aussi, car si elle avait déclaré son époux décédé, au lieu de le chercher toutes ces années, elle aurait une pension de veuve.Quérir le charbon, allumer le réchaud, se laver dans le baquet d'eau savonneuse, la répétition des tâches aide Amand à s'ancrer dans cette nouvelle vie, que Julienne nourrit d'anecdotes, depuis leur rencontre jusqu'au départ pour le front. Les nuits, en revanche, sont traversées de cauchemars plus vrais que vrais, de la boucherie de la guerre qui le hante. ©GallimardAnjet Daanje scénaristeAnjet Daanje, qui est aussi scénariste, excelle à faire surgir les détails parlants et à inverser les séquences entre le jour, factice, emprunté, et le réel tourmenté de la nuit. Dans cette vie domestique prise en marche, peu à peu, les corps se rapprochent et la vie revient, tangible, cette fois.Toute la subtilité de ce roman est dans cet hiatus entre le vrai mensonge ou le mensonge vrai, et la fausse réalité portée par la force de Julienne, qui a appris sur le tas le métier de photographe de son mari. Lui doit tout réapprendre.Elle a l'idée de le faire poser en uniforme aux côtés des veuves qui veulent garder une image de leur couple. Il pose pour des dizaines de femmes, dans un décor peint. Là encore, cet homme au regard vide, posté devant les champs de mines comme devant le trou béant de son passé, est un trompe-l'œil qui prolonge l'illusion d'une présence, celle d'un disparu réapparu par le miracle d'une plaque photographique.Ce subterfuge améliore leurs conditions matérielles mais corrobore les doutes de la voisine – "elle ne l’a pas sauvé, c'est elle qu'elle a sauvée". Son amour et son dévouement sont véritables pourtant, ajoutant au trouble des personnages, et du lecteur, sans résoudre l'unique question d'Amand. Qui est-il?Merveilleusement musicalEnchâssant les récits de Julienne aux impressions de son mari, tels les fils d'une tapisserie flamande, les phrases s'enchainent, reliées par un «et» merveilleusement musical, qui entraine irrésistiblement le lecteur dans le no man's land de l'amnésie et de ses leurres.Car Amand s'applique à se recomposer, selon ce que souhaite sa femme, ou selon l'image qu'elle se compose. Jusqu'au jour où, au bout d'un an, un nom de lieu lui traverse l'esprit, qui désagrège lentement une mécanique bien huilée.Dans une fin inattendue, l'Histoire et les guerres bouleversent des existences anonymes, saccagent les enracinements et les appartenances. Des identités, que ce roman vertigineux réinvente, optant pour une réalité, façonnée, cette fois, pour le bonheur.Interview (NL) met Anjet Daanje ter ere van het winnen van de Constantijn Huygens-prijs 2023
L’auteure Anjet Daanje dans les sables mouvants de la mémoire
Dans "Le soldat remémoré", l’écrivaine néerlandaise Anjet Daanje explore magistralement la réalité remodelée par la guerre et par le mensonge du récit.













