"Je me suis longtemps senti coupable de ne commencer à travailler qu’à 9 heures. J’étais habitué aux horaires du secteur du bâtiment."Elias Van OrshaegenOn se souvient notamment de la "Love Seat" (2021): un petit banc en aluminium dont la surface courbée fait, presque malgré vous, glisser deux personnes vers le centre. Un meuble ludique, poétique. Vous aviez 25 ans. Est-ce encore représentatif de votre style?"Aujourd’hui, je cherche à me distinguer autrement. Je reste totalement derrière l’objet, mais avec ce langage formel épuré, j’y imprimais moins ma patte. Un ami a même repéré un "lookalike" sur un site américain. Aujourd’hui, plus que jamais, j’essaie de montrer ma patte de designer dans mes créations. Avec des textures uniques et le processus de fabrication, je veux susciter la curiosité."Vous rentrez tout juste de Milan. Sur place, avec l’architecte d’intérieur Maarten Van Meerbeeck, vous avez conçu une installation dans une galerie du centre-ville."Milan est une carte de visite internationale très intéressante. Une galerie de Los Angeles est venue découvrir mon travail et fera bientôt transférer quelques sculptures vers Venice Beach. J’étais ravi de mener ce projet avec Maarten. Nous nous sommes rencontrés lorsque j’ai réalisé une pièce pour un de ses intérieurs en Écosse, et nous rêvions depuis longtemps d’un projet commun. Milan était l’occasion idéale. Le Salone avait à la fois un parfum d’aboutissement, celui vers lequel je travaillais depuis plusieurs années, et de nouveau départ. J’ai le sentiment d’y avoir trouvé ma voix de designer."Lire aussiLa table "Curoso", conçue par Elias Van Orshaegen pour le label minimaliste Leibal, est réalisée de manière artisanale en aluminium coulé, façonné et poli.© Courtesy of Elias Van OrshaegenDe l’épée au totemIl devait avoir une dizaine d’années lorsqu’il a réalisé ses premières créations dans l’atelier de son père. Sur l’établi de Van Orshaegen senior, le jeune Elias s’intéressait moins aux portes et fenêtres qu’aux épées et boucliers en bois. "C’était une sorte de terrain de jeu", se souvient-il.La suite semblait toute tracée. Adolescent, il étudie le travail du bois. "Je n’étais pas vraiment un bon élève", rit-il. "L’école me semblait trop facile. Je m’ennuyais, je comptais les heures avant de rentrer. Mais à 16 ans, j’ai eu un professeur qui me donnait systématiquement des exercices plus difficiles. Pendant que le reste de la classe devait faire un châssis droit, moi je devais en produire une version ronde. Je le maudissais, tout en étant complètement happé. À partir de là, j’arrivais toujours le premier en classe pour continuer mes projets. Il avait compris que ce qui me manquait, c’était le défi.""Qui suis-je pour prétendre que mon travail mérite d’être collectionné? Mes objets se situent plutôt à ce point d’équilibre entre art et fonctionnalité."Elias Van OrshaegenÀ 18 ans, l’étape logique est d’entrer dans une menuiserie. "J’ai vite compris que ce n’était pas ma place. Dès la première semaine, mon collègue et mentor m’a dit: "Tu n’es pas à ta place ici." Il voyait mon potentiel, mais il constatait aussi à quel point la routine me rendait malheureux. Il y a deux ans, il m’a écrit qu’il avait vu juste en pensant que son ancien collègue deviendrait artiste.Après une formation complémentaire en design d’intérieur, vous décidez de vous lancer comme designer. Non sans quelques heurts, apparemment?"Après ces études, je me suis tout de suite lancé comme indépendant à titre complémentaire. Je travaillais dans un bureau d’architecture d’intérieur et, après mes heures, je fabriquais mes premiers meubles. J’ai tenté à quatre reprises de devenir designer à temps plein, mais je me heurtais invariablement au même obstacle financier: les fonds étaient tout simplement épuisés. À un moment, je suis allé travailler chez Ben Storms (designer anversois, connu pour son "collectible design", NDLR). Il m’a dit: "Continue tant que la combinaison tient. Et quand ça ne marche plus, il faut sauter." J’ai fini par le faire en 2024. Et je ne me suis plus retourné."Parmi les projets prestigieux qui jalonnent déjà votre CV, il y a le nouvel intérieur de The Jane. L’architecte bruxellois Nicolas Schuybroek vous a sollicité l’an dernier pour y créer plusieurs pièces. Il salue votre combinaison singulière de brutalité élégante, de chaleur et de précision."Ses pièces ont quelque chose de monolithique et d’élémentaire, presque une forme de force primordiale, tout en restant raffinées et tactiles", écrit l’architecte à votre sujet. "Waouh, c’est magnifiquement formulé. Et je me retrouve à 200% dans le style de Nicolas. The Jane, c’était encore un projet impossible à refuser. C’est un nom international, mais surtout, ça a fait que les gens du village où j’ai grandi ont soudain compris ce que je fabrique dans mon atelier. Longtemps, mes autres clients étaient trop abstraits pour eux. Le restaurant de Nick Bril, en revanche, tout le monde le connaît."Lire aussiLors de la dernière semaine du design à Milan, Elias Van Orshaegen a présenté, aux côtés de l’architecte d’intérieur Maarten Van Meerbeeck, le projet "Garçonnière".Vous y avez notamment réalisé une "chef’s table" de trois mètres de long et plusieurs tables de bistrot en béton."The Jane a été une étape clé à plusieurs égards. Le but était de créer des choses qui n’existaient pas dans mon portfolio. Nick Bril m’a, par exemple, demandé si je pouvais développer quarante assiettes de présentation en aluminium. Et j’ai aussi réalisé, pour la première fois, une sculpture de trois mètres de haut près du hall."Ce totem, Thijs Demeulemeester, journaliste pour Sabato, l’a comparé à Constantin Brancusi. Le sculpteur est-il une source d’inspiration?"Je m’efforce de ne pas penser à lui quand je conçois. Je suis un grand admirateur de son œuvre, donc je prends ça comme un très beau compliment. Je pense apporter une réponse contemporaine à son travail. Mon rêve, c’est de transformer, comme lui, mon atelier en une sorte de jardin de sculptures. Brancusi m’inspire autant humainement qu’artistiquement, même s’il était aussi une sorte d’homme des cavernes, toujours dans son studio. Moi, je trouve important de continuer à sortir suffisamment de ma grotte. (rires) J’aime trop le contact avec mes clients que pour y renoncer. En général, j’installe moi-même mon travail le week-end: cela lui donne une dimension supplémentaire, pour eux comme pour moi. Je sais ainsi où mes objets atterrissent. Même si je devrai sans doute y renoncer un jour."Designer sans nomRares sont les marchés qui semblent avoir autant gagné en importance ces dernières années que celui du "collectible design". Pourtant, Elias Van Orshaegen a longtemps refusé d’étiqueter ainsi son travail. "Peut-être par modestie?", hausse-t-il les épaules. "Qui suis-je pour dire que mon travail est collectionnable? Je suis très fier de ce que je fais, mais mes objets se situent peut-être davantage entre art et fonctionnalité. Ils gardent une forme d’humilité."Pour le restaurant The Jane, Elias Van Orshaegen n’a pas seulement conçu les tables (photo du haut), mais aussi une monumentale «chef’s table» (photo du bas).© Courtesy of Elias Van OrshaegenOsez-vous aujourd’hui parler de "collectible design"?"Je réalise régulièrement des pièces spécifiques à la demande d’architectes. Grâce à leur caractère unique, ce sont peut-être elles qui se rapprochent le plus du "collectible design". Comme les objets et meubles que l’architecte Robert Mallet-Stevens a conçus pour la Villa Cavrois, à Croix, en France. Bien sûr, moi aussi je fais parfois des pièces en édition limitée, y compris tout récemment pour Milan. Je constate qu’une certaine rareté compte, surtout aux yeux des clients potentiels. Mais si je réalise une lampe en 25 éditions, je ne veux pas automatiquement l’appeler un "collectible". J’y vois plutôt une délimitation. Et, après un temps, travailler toujours le même design, j’en ai simplement fait le tour: je me concentre déjà sur le suivant."Les collectionneurs ne seront pas d’accord."Quand on me disait autrefois qu’on achetait une de mes pièces comme investissement pour l’avenir, je n’arrivais pas à y croire. Je n’ai commencé à faire des certificats que parce que la demande existait, pas parce que je voulais absolument faire circuler mon nom. J’ai justement longtemps savouré l’anonymat. Être un designer inconnu a son charme. J’ai toutefois fini par comprendre que, paradoxalement, connaître la personne derrière peut rendre le travail encore plus précieux. Vos objets ont plus de chances de traverser le temps. Et à quel point ce serait chouette si, un jour, le petit-enfant de quelqu’un avait toujours plaisir à vivre avec mon œuvre chez lui?"Expo Elias Van OrshaegenDu 14 août au 26 septembreChez Obumex, à Knokke-Heistwww.eliasvo.comLire plusEnvie de visiter Bruxelles? 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Qui est Elias Van Orshaegen, l’un des jeunes designers les plus prometteurs du moment?
Il figure dans le carnet d’adresses de Vincent Van Duysen, a contribué à donner un visage au nouveau The Jane et, au Salone del Mobile, a récemment affiché ses ambitions internationales. Rencontre avec Elias Van Orshaegen (30 ans).







