En Afghanistan, retombé sous le pouvoir des talibans il y a cinq ans, Solène Chalvon-Fioriti filme des hommes et des femmes qui résistent malgré tout, entre obstination et tentation de l’exil. Son documentaire “Le Pays taliban” est disponible sur le site France.tv. Layle dit à ses deux filles qu’elles vont devenir docteurs, ingénieurs. Par Emmanuelle Skyvington Publié le 15 août 2026 à 14h35 Formée en Afghanistan, la journaliste française Solène Chalvon-Fioriti a une histoire personnelle avec ce pays où elle a commencé à travailler en 2011, à 24 ans. Après le remarquable Afghanes (2024), elle signe Le Pays taliban avec Marianne Getti. Un exceptionnel carnet de voyage tourné dans les villes et provinces afghanes. Cet article a été initialement publié en mars 2026. Nous le republions à l’occasion du cinquième anniversaire de la chute de Kaboul, le 15 août 2021. Filmer les hommes « Cinq ans après le retour des talibans, on peut dresser un premier bilan sur cet “émirat islamique d’Afghanistan”. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre la complexité humaine sous ce régime. Face à l’apartheid de genre unique au monde imposé aux femmes — qu’il n’est pas question de relativiser —, je savais qu’il y avait autre chose à raconter de ce peuple. Je voulais cette fois filmer les Afghans, la fabrique de l’idéologie, l’ambivalence, rencontrer des hommes qui soutiennent un régime qui, pourtant, les fait souffrir. Saisir aussi les actes de ceux qui résistent. Cette résistance masculine existe, comme ce type qui pousse dans ses retranchements l’agent du ministère pour la Promotion de la vertu et la Répression du vice parce qu’il veut que sa femme accède avec lui à un lac, sans être refoulée. Ou ce pharmacien qui, avec des mots si simples, si doux, non seulement cache des filles pour qu’elles apprennent le métier de sage-femme, mais dit : “Sans les femmes, il n’y a pas d’hommes.” » Un pays liberticide « Interdire aux femmes l’accès aux bains publics est une aberration. La question de l’hygiène et du soin est primordiale dans la culture musulmane. Mais les talibans ont construit une religion mâtinée de coutumes tribales qui crée encore plus de rigorisme. Ainsi, quand nous commencions à sortir l’appareil photo, on nous tombait dessus : “La représentation du vivant n’est pas autorisée.” On ne peut même pas photographier un chien ? Les talibans ne savent pas savoir quoi répondre, sauf que “cela va porter malheur à celui qui regarde la photo”, croyance populaire qui n’a rien à voir avec l’Islam. Malheureusement, les Afghans doivent naviguer entre toutes ces règles. » Essor du tourisme « Toute une génération de vlogueurs et d’influenceurs voyagent en Afghanistan aujourd’hui. Ils se baladent comme ils veulent. Les touristes que nous avons croisés nous disent combien les gens sont contents de voir revenir des étrangers. Les Afghans ont été très humiliés d’être réduits à la noirceur, à la guerre, ou d’être toujours vus comme “de pauvres petits Afghans”. Cette réalité nourrit mon envie de raconter ce pays dans sa beauté, de rappeler combien il fut grand, avec notamment de grandes universités, et que ses habitants ne sont pas tous des talibans. » Tendre la main aux Afghanes « Layle faisait partie d’un réseau clandestin de sages-femmes qui distribuait des pilules, dont je parle dans mon livre La Femme qui s’est éveillée, une histoire afghane (2022). Elle résume une intelligence collective que j’ai beaucoup entendue ces dernières années : “Nous sommes tout ce qui reste aux hommes. Leur seule possession.” Dans cette société si tribale, où le groupe l’emporte toujours sur l’individu, Layle se donne de la valeur, dit à ses deux filles qu’elles vont devenir docteurs, ingénieurs. C’est très émouvant. Depuis le tournage, elles ont pu fuir en Europe, où ses filles sont scolarisées. Chaque fois que je retourne en Afghanistan depuis 2021, je trouve les hommes plus durs. Les femmes, mutiques, présentent des signes de dépression, les étudiantes perdent leurs acquis. Personne ne tend vraiment la main aux Afghanes. Emmanuel Macron s’était engagé politiquement, mais sans suite. Pourtant, imaginer un cursus Erasmus pour les Afghanes, cela aurait de la gueule ! » Le Pays taliban, documentaire de Solène Chalvon-Fioriti . Disponible sur France.tv jusqu’au 5 août 2028. À lire aussi : Solène Chalvon-Fioriti, réalisatrice : “Ce que les talibans veulent, c’est terroriser les femmes” Télévision France 5 Afghanistan Documentaire Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
Cinq ans après le retour des talibans : “Personne ne tend vraiment la main aux femmes afghanes’”
En Afghanistan, retombé sous le pouvoir des talibans il y a cinq ans, Solène Chalvon-Fioriti filme des hommes et des femmes qui résistent malgré tout, entre obstination et tentation de l’exil. Son documentaire “Le Pays taliban” est disponible sur le site France.tv.












