L’été dernier, on pouvait lire dans les pages du Devoir un reportage sur l’essor d’œuvres au Festival Fantasia qui proposaient des perspectives féministes sur des tropes de l’horreur. On y observait qu’on dépassait enfin l’archétype de la final girl, soit la dernière survivante qui affronte le tueur ou la menace à la fin d’un film, perçue comme une figure virginale, puritaine, symptôme d’un cinéma de genre historiquement objectifiant et conservateur.Un an plus tard, Teenage Sex and Death at Camp Miasma de Jane Schoenbrun, présenté en première nord-américaine à ce même événement, lauréat de la Queer Palm au dernier Festival de Cannes, en propose l’une des plus brillantes relectures récentes. C’est que le film, qui s’inscrit dans le genre du slasher movie, avec toute l’insistance sur les bains de sang et l’érotisme que cela implique, puise dans de telles traditions hétéronormées pour en produire une riche réflexion, empreinte d’autodérision, sur les particularités queers des relations parasociales et des regards sur le cinéma de genre.

Hannah Einbinder y joue le rôle de Kris, une jeune cinéaste obsédée dans sa jeunesse par Camp Miasma, une franchise d’horreur se déroulant dans un camp de vacances du Nord-Ouest américain. Celle-ci avait été interrompue après avoir suscité la controverse pour ses représentations de personnages jugées transphobes. Or, Kris, elle-même réalisatrice queer de films de genre indépendants, s’entête à vouloir lui donner un nouvel opus et, pour ce faire, à recruter la vedette du premier, Billy (Gillian Anderson), aujourd’hui tombée dans l’oubli. Cette dernière vit toujours dans un chalet sur les lieux du tournage. Venue lui rendre visite pour une journée, Kris finit par y séjourner beaucoup plus longtemps que prévu, et par y découvrir des choses insoupçonnées sur elle-même.NostalgieJanes Schoenbrun conclut ainsi sa Screen Trilogy (qu’on pourrait traduire par « trilogie des écrans »), après We’re All Going to the World’s Fair et I Saw the TV Glow. Tous présentaient les relations délirantes que pouvaient entretenir ses protagonistes avec des personnages derrière leurs écrans. Après un prometteur premier long métrage sur les phénomènes du Web, puis un second — considéré par bien des critiques comme l’un des meilleurs films de 2024 — sur la télévision, celui-ci, qui plonge dans le cinéma, à la fois dans son histoire et dans la toxicité d’une industrie parfois déconnectée des dimensions affectives de l’art, représente de loin son projet le plus ambitieux. Distribué par Mubi, diffusé dans plusieurs pays, il arrive néanmoins, et avec une fluidité surprenante, à demeurer introspectif tout en adoptant un humour accessible mais subtil.Si la mise en scène perd peut-être un peu des textures et des aspérités pourtant précieuses d’I Saw the TV Glow, Janes Schoenbrun déploie ici à nouveau la grande finesse de son écriture. Le récit passe ainsi de la comédie à l’horreur, notamment par son exploration presque ludique de l’érotisme, catalyseur d’un véritable apprentissage pour Kris. Car la cinéaste arrive sur les lieux du tournage en se disant insatisfaite sur le plan sexuel dans sa relation polyamoureuse, puis découvre auprès de Billy, figure libre et émancipée au savoureux accent du Sud, comment mieux s’abandonner. La protagoniste bobo et coincée devient d’ailleurs le véhicule de gentilles moqueries à l’endroit d’une certaine culture citadine et woke qu’elle incarne, en plus de constituer une charmante caricature de cinéphile socialement mésadaptée.