J’étais heureux comme un enfant lorsqu’Emmanuel et Bea m’ont offert leur Volvo, le 28 décembre 2023, accompagnée d’une boîte contenant l’historique complet et d’une lettre de cession mentionnant quelques points auxquels prêter attention. Quelques années auparavant, le compteur kilométrique était tombé en panne. Le faire réparer ou en trouver un autre ne s’était pas révélé évident. Et cela coûtait cher. Heureusement, Emmanuel consignait chaque plein, ce qui lui permettait, à partir de la consommation moyenne, d’estimer l’évolution du kilométrage et d’actualiser à chaque fois le compteur pour le contrôle technique. Au moment de la cession, l’estimation s’élevait à 'environ' 349 819 km.Je suis convaincu que cette estimation était particulièrement précise et j’ai fait réparer le compteur. Pour un maniaque du kilométrage, un compteur en panne n’est tout simplement pas envisageable. La remise à niveau a pris plus de temps que prévu et coûté plus cher que budgété, mais sept mois plus tard, cette icône utilisée quotidiennement pendant plus de 32 ans, choyée, parfaitement entretenue et documentée jusque dans les moindres détails, se trouvait dans mon garage. La compagne idéale pour la Saab 900 de la même année et affichant pratiquement le même kilométrage, et le contraste ultime à côté de la Lotus Elise. L’oncle Emmanuel roulait désormais dans une XC40 flambant neuve. Sans doute sa dernière voiture.RalentirDeux ans plus tard, nous buvons du sekt sur la terrasse du Newport, dans la cité hanséatique de Lübeck, dans le nord de l’Allemagne, en mangeant des maatjes accompagnés de pommes de terre sautées. Nous avons échafaudé un plan machiavélique: un road trip vers les racines de notre Volvo, afin d’y explorer la culture automobile et gastronomique. Le lendemain matin, nous roulons donc encore une petite heure en direction de Puttgarden, prenons le ferry pour Rødby, au Danemark, puis empruntons le pont de l’Øresund vers Malmö. À partir d’ici, l’E6 nous emmène vers le nord en longeant la côte ouest, à travers une Suède telle qu’on l’imagine: des maisons en bois rouge nichées entre les pins et les champs doucement vallonnés. De temps à autre, nous apercevons les reflets argentés du Kattegat.© Nina BlommeLire aussiAvec son six-cylindres diesel de 2,4 litres, la Volvo est l’une des voitures les plus lentes du monde. Mais on s’y habitue. Cela devient même presque méditatif. Après trois heures, l’usine Volvo de Torslanda apparaît aux abords de Göteborg, là où la voiture est sortie de la chaîne de montage il y a 35 ans. Ce n’est que l’année dernière que le XC60 a dépassé la 240 en devenant la Volvo la plus vendue de tous les temps — 2 685 171 exemplaires, pour être précis."La sécurité reste la priorité numéro un dans la conception."“Ah, monsieur a une version très bien équipée”, lance Hans Hedberg (56 ans) lorsqu’il nous accueille au World of Volvo, le très réussi centre d’expérience ouvert en 2024. Après une carrière de designer et de journaliste automobile, Hedberg est devenu en 2021 Global Heritage Manager de Volvo Cars. Du coin de l’œil, je le vois jeter un regard au becquet fixé sur le coffre. Mais le fait que ce morceau de caoutchouc peint se soit couvert, au fil des décennies, de craquelures assez embarrassantes ne le dérange absolument pas. “Gardez-le !”, confirme-t-il, validant ainsi mon choix jusque-là hésitant. “C’est un accessoire d’origine qui fait partie de sa personnalité.” Il qualifie ma voiture de véritable voiture à conserver. “Elle fait partie des dernières années de production et elle est relativement rare avec un moteur diesel.”© Nina BlommeLe fait que je possède aussi une Saab 900 lui plaît. “Ces deux marques nous tiennent à cœur, à nous autres Suédois”, dit-il. Sa collection personnelle comprend également une Saab 95 V4 Kombi de 1978.HönöDans la collection historique de Volvo Cars dont il a la charge, Hedberg a sélectionné pour nous une 242 orange vif du millésime 1975: l’un des tout premiers exemplaires de la série 200, restée en production jusqu’en 1993. La voiture est équipée du robuste moteur B20A à carburateur, déjà utilisé dans l’Amazon, et développe 82 ch, soit exactement aussi peu que mon diesel pourtant bien plus récent.© Nina BlommeLe World of Volvo peut attendre. Nous empruntons l’imposant pont suspendu qui franchit la Göta älv et prenons la direction de Lilla Varholmen, d’où part le ferry pour l’archipel de Göteborg. Sur le bateau, nous avons déjà un avant-goût de ce qui nous attend cette semaine. À côté de notre Volvo se trouve une vieille Cadillac rose. Que les Suédois soient fous de classiques américaines, nous allons vite le constater. Et Mats, l’homme d’équipage, possède lui aussi une 240. Comme voiture de tous les jours. Sa véritable ancienne est une Amazon. Selon un autre passager, plus d’un million de Suédois, soit environ dix pour cent de la population, posséderaient une voiture de collection ou de passion.Après un quart d’heure, nous quittons le ferry et débarquons à Hönö, une île d’à peine trois kilomètres carrés qui, grâce à son port de pêche très animé, donne l’impression d’être bien plus grande. Les bateaux de pêche y côtoient les yachts de plaisance, les restaurants, les cafés et les boutiques. En dehors du port, tout cela cède la place aux rochers de granit, à la lande, aux sentiers de randonnée et aux petites plages. Le paysage est à tomber. Au moment précis où nous nous arrêtons pour la séance photo, mon compteur affiche 355.555 kilomètres. Maniaque du kilométrage un jour, maniaque du kilométrage toujours.Lire aussi© Nina BlommePour le retour, nous prenons nous-mêmes le volant de l’ancienne. La voiture est agréable à conduire, mais elle paraît encore beaucoup plus mécanique que la nôtre. Plus fragile aussi, même si, à son époque, elle comptait parmi les voitures les plus solides de la route. Cela montre à quel point les automobiles évoluaient énormément en quinze ans, déjà à cette époque.Hedberg affirme que la couleur orange rend la 242 dix pour cent plus sûre. Si c’est vrai, il est étrange que Volvo ne propose plus depuis des années de couleurs vives — même plus de rouge. La sécurité a toujours été une priorité. En 1959, Volvo a inventé la ceinture de sécurité à trois points et a rendu le brevet librement accessible, sauvant ainsi des millions de vies. Le nouvel EX60 dispose d’une ceinture de sécurité multi-adaptative unique, équipée de capteurs qui mesurent votre morphologie afin qu’elle “sache” si, par exemple, une personne âgée et fragile ou une femme enceinte se trouve au volant. Elle se resserre alors plus ou moins fortement afin de réduire le risque de blessure.“La sécurité reste la priorité numéro un dans la conception”, explique Hedberg. “Ici, à Göteborg, Volvo dispose d’une task force qui collabore avec la police et les services de secours et se rend sur les lieux de chaque accident impliquant une Volvo afin de recueillir des données.”© Nina BlommeAllemansrättenLe World of Volvo est bien plus qu’un musée. Le bâtiment circulaire conçu par le cabinet d’architecture danois Henning Larsen compte cinq étages et couvre 22 000 m². Trois monumentales colonnes de bois, qui se ramifient à leur sommet comme des cimes d’arbres, soutiennent l’ensemble du toit et évoquent l’atmosphère d’une forêt scandinave. Au rez-de-chaussée se trouve une salle événementielle pouvant accueillir mille personnes, tandis que le cinquième étage abrite sept salles de conférence et un studio de diffusion. Il est également possible d’y organiser, sur commande, un dîner gastronomique avec vue sur la skyline de Göteborg.Le World of Volvo vise trois millions de visiteurs par an. Une grande partie du bâtiment est librement accessible, dans l’esprit de l’allemansrätten suédois — le droit garantissant à chacun le libre accès à la nature, y compris sur des terrains privés. On peut donc simplement venir ici pour tenir une réunion ou passer du temps. Seule l’exposition consacrée à l’histoire et à l’âme de Volvo est payante.© Nina BlommeNous découvrons le dernier exemplaire produit de notre 240. Sa conception remontait à la série 140 de 1966 qui, avec ses zones de déformation, sa cellule de sécurité, sa colonne de direction à absorption d’énergie, ses ceintures de sécurité à trois points, son système de freinage à double circuit séparé et ses freins à disque aux quatre roues, avait établi une nouvelle référence en matière de sécurité. En 1976, la National Highway Traffic Safety Administration américaine en acheta 24 exemplaires pour des crash-tests. Les résultats furent si impressionnants que la voiture servit pendant des années de référence pour l’élaboration de nouvelles normes de sécurité. Avec l’introduction de la sonde lambda et du catalyseur à trois voies en 1976, la 244 devint également la voiture la plus “verte” de son époque. Le California Air Resources Board la désigna comme la voiture la plus propre des États-Unis.La plus carrée de toutesAB Volvo a été fondée il y a exactement cent ans, le 10 août 1926, mais Volvo elle-même retient 1927 comme année de naissance. Göteborg était alors le principal port commercial du pays. L’un des grands acteurs industriels de la ville était SKF, le fabricant de roulements à billes. Alors que la direction réfléchissait à de nouvelles activités pour accompagner sa croissance rapide, le directeur commercial Assar Gabrielsson et Gustaf Larson — un ingénieur qu’il connaissait depuis ses années d’études — eurent l’occasion de développer leur idée d’une voiture suédoise capable de résister au climat rude et aux mauvaises routes du pays. Le 14 avril 1927, l’ÖV4 quitta l’usine. La voiture était exceptionnellement robuste, mais son prix de 4 800 couronnes la rendait inaccessible à la plupart des Suédois. Seuls 275 exemplaires furent produits. Dès l’année suivante, Volvo commença également à fabriquer sur la même plateforme des camions et des autobus, qui rencontrèrent beaucoup plus de succès. Il fallut attendre l’après-Seconde Guerre mondiale pour que la production automobile devienne elle aussi rentable.Lire aussi© Nina BlommeLa première Volvo avait été dessinée par le peintre portraitiste et paysagiste Helmer MasOlle, qui conçut également la calandre caractéristique avec sa barre diagonale ainsi que le symbole du fer — le cercle surmonté d’une flèche — utilisé comme emblème. Celui-ci faisait référence à la qualité de l’acier suédois. Jan Wilsgaard allait ensuite devenir un designer légendaire. Après ses études artistiques, il entra chez Volvo en 1950, à l’âge de vingt ans, et y resta quarante années.Il dessina l’Amazon lancée en 1956, les séries 140, 240 et 700, avant de signer son dernier modèle avec la 850. “La simplicité est belle”, telle était sa philosophie: fonctionnalité, simplicité et robustesse devaient déterminer la forme. Wilsgaard estimait également qu’une Volvo devait toujours être reconnaissable à 500 mètres. Et elles l’étaient. Alors que l’Audi 100 et la Ford Sierra misaient pleinement sur l’aérodynamisme au début des années 1980, Wilsgaard sortit les 740 et 760: les Volvo les plus carrées de tous les temps."Nous profitons du meilleur de la Suède et de la technologie chinoise en matière de batteries."On nous rappelle que Volvo a également construit de belles voitures, comme la Sport P1900, la première voiture européenne de série dotée d’une carrosserie en polyester renforcé de fibre de verre, inspirée de la Chevrolet Corvette. Ce ne fut pas un succès: en 1956 et 1957, seuls 67 ou 68 exemplaires furent produits. Ou encore la 1800 S. Le musée expose l’exemplaire personnel de Roger Moore datant de 1967, que Hedberg a pu intégrer à la collection d’environ 300 voitures.Nous l’interrogeons sur sa collection personnelle. “Je ne suis pas comme toi”, répond-il. “J’achète et je revends. Elles viennent et elles repartent. Mais cite-moi une Volvo et je l’ai possédée.” Une 262C Bertone, tentons-nous. “Deux”, répond-il en riant. “Tu savais que Sir David Bowie en était le propriétaire le plus célèbre?” Il a également possédé la Porsche 911 verte de la série policière suédo-danoise Bron/Broen. Et une Ferrari 308 GTS. “Et une Fiat Panda, très cool. Et une Alfa Romeo 75 3.0 QV. J’ai aussi eu une Skoda 130.”© Nina BlommeLes ChinoisLe fait que Volvo Cars appartienne depuis 2010 au groupe chinois Geely ne pose aucun problème à Hedberg. “Les produits sont excellents”, affirme-t-il. Il souligne que Volvo est restée profondément suédoise. Le CEO, le COO et le CTO sont suédois, tout comme le Chief Design Officer Thomas Ingenlath, revenu après un passage au poste de CEO de Polestar. “Cela fait deux ans que je travaille pour Volvo et je n’ai encore rencontré aucun Chinois”, explique Wout De Vuyst, le porte-parole de Volvo Car Belux qui nous a mis en contact avec Hedberg. “Nous profitons du meilleur de la Suède et de la technologie chinoise en matière de batteries. Sans cette dernière, ça ne fonctionne pas. Les concurrents essaient de le nier, mais soulevez le tapis de sol et vous verrez un logo chinois.”De Vuyst est convaincu que les constructeurs européens dotés d’une forte identité survivront au tsunami des marques chinoises. L’autre fierté suédoise, Saab, encore plus singulière, a disparu il y a déjà quinze ans, malgré l’arrivée d’investisseurs chinois porteurs de projets électriques. “Saab n’est pas morte, seule l’usine a fermé”, affirme Hedberg. “Parmi les fans, la marque est plus vivante que jamais.” Nous reprenons donc la route vers le nord, en direction de Trollhättan, son ancien fief. Là-bas, nous allons passer d’une surprise à l’autre — et d’une émotion à l’autre.Lire plus"J'ai dépensé mon dernier euro pour cette Porsche 997 GT3 et n'ai même pas pu faire le plein"En Norvège, le Salten et ses paysages grandioses loin des touristesYoungtimers: entre l'oldtimer du prince Laurent et une Porsche sortie de Matrix