Pour inspecter le radiateur, il faut démonter la coque de carrosserie avant, ce qui prend du temps. Le dialecte du Tyrol du Sud est difficile à comprendre, mais je saisis que la pompe à eau pourrait aussi être cassée. Faire livrer des pièces peut prendre des semaines. Conséquence: la voiture, tout comme nous, sera rapatriée. Ça sonne dramatiquement aventureux. Heureusement, c’est l’avant-dernier jour de notre trip. Mais la plus belle route, nous la ferons sans notre propre Elise.© Nina BlommeArchitecte starGander vient nous chercher et nous emmène à l’hôtel historique Bella Vista, au col du Stelvio; même dans son petit bus, il négocie les virages avec une aisance fulgurante. "Je pourrais rouler ici les yeux fermés", dit-il. Des milliers de fois, il a monté et descendu le col. "Après une journée stressante, je prends régulièrement une de mes voitures, pour profiter seul des virages et du paysage."Le col compte 84 lacets, dont 48 sur le versant nord, célèbre, tyrolien du Sud et majoritairement germanophone, numérotés de haut en bas sur des panneaux en bois ou des bornes en pierre. Le Bella Vista se situe au virage 46, au pied du col. L’hôtel appartient à la belle-famille de Gander et a fêté l’an dernier ses 150 ans. Sa femme Petra est la cinquième génération. Son père est le skieur légendaire Gustav Thöni (75 ans), quadruple champion du monde et triple médaillé olympique. L’ancienne star mondiale se promène ici tout naturellement. D’innombrables trophées et autres souvenirs sont exposés dans le lounge, baptisé "Home of Gold".Lire aussiTout récemment, une toute nouvelle aile a ouvert, conçue par l’architecte star Matteo Thun. Le bâtiment s’insère presque littéralement dans le paysage du Parc national du Stelvio et s’inspire des aigles qui tournent ici au-dessus de Trafoi. "La sixième génération est déjà prête", dit Gander, qui, avec cinq descendants, a sérieusement augmenté les chances de trouver un successeur adéquat — et heureux.Dans l’espace yoga, par les fenêtres ouvertes, on entend le ruisseau de montagne bruisser. Il y a six saunas avec un panorama à couper le souffle et une délicieuse douche de neige. Marchez cinq minutes et vous vous croyez dans un canyon canadien. L’ensemble impressionne, sans excès. "Dans un lieu comme Trafoi, le luxe n’est pas une question d’en ajouter toujours plus, mais d’en retirer", a déclaré Matteo Thun à Wallpaper à propos du projet. "Le luxe, c’est l’espace, le silence et la connexion à la nature. Quand l’architecture te permet de vivre un lieu dans sa forme la plus pure, quand le temps y ralentit et que le paysage finit vraiment par s’insinuer sous ta peau — alors naît le luxe."© Nina BlommeLa première courseC’est très beau, tout cela, mais certains préfèrent ici la culture automobile comme forme alternative de bien-être. Notre compatriote Dominiek De Clerck est un habitué des lieux. Outre le fait d’être un rejeton de Beaulieu, c’est aussi un collectionneur de voitures notoire, un vrai passionné pour qui le col du Stelvio et l’hôtel sont des aimants irrésistibles.Stephan Gander a commencé sa carrière comme journaliste, puis il est devenu directeur de la Südtirol Marketing Gesellschaft (SMG), pour finalement devenir hôtelier. Par ailleurs, il met la dernière main à un livre sur sa grande obsession: l’histoire du col du Stelvio, qui a eu 200 ans l’an dernier. La célébration qu’il a organisée à cette occasion s’est accompagnée d’un long cortège de voitures historiques.© Nina Blomme"Avant que la route n’existe, on appelait cet endroit das Ende der Welt", raconte-t-il. "Mais après la chute de Napoléon, la Lombardie et la Vénétie ont été rattachées à l’Empire d’Autriche. Pour mieux relier ces deux régions au Tyrol, François Ier a donné en 1818 l’ordre de construire le col du Stelvio; l’ingénieur Carlo Donegani a alors conçu l’un des plus impressionnants exploits de génie routier du XIXe siècle. Le col a ouvert le 6 juillet 1825, alors presque exclusivement comme route stratégique et militaire."Le tourisme naissant a pris forme vers 1875 et le Bella Vista — alors: Zur Schönen Aussicht — fut l’une des premières maisons au Stelvio. Gander montre l’une des plus anciennes cartes postales de l’hôtel, avec une entrée pour les clients et une autre pour les chevaux épuisés — "en été, jusqu’à 300", dit-il.Mais son cœur ne bat pas pour les chevaux. "Huit ans après que Karl Benz et Gottlieb Daimler, indépendamment l’un de l’autre, ont développé les premiers véhicules motorisés, Le Petit Journal a organisé en 1894, entre Paris et Rouen, un Concours des Voitures sans Chevaux, la toute première course automobile. Quatre ans plus tard, la première course de côte a eu lieu: une épreuve de trois jours d’environ 250 kilomètres qui partait d’ici, devant la porte de l’hôtel, en direction de Cortina. Trois voitures y participaient: deux Daimler et une Benz. Et Gottlieb Daimler lui-même séjournait ici à ce moment-là.""On fait le col en Mercedes-Benz?", rigole-t-il. "Il y a exactement cent ans, le 28 juin 1926, les entreprises de Daimler et Benz fusionnaient: le début de la marque à l’étoile."© Nina BlommeCarte postaleLe Walhalla automobile s’est mis à éclore. À partir de 1910, les Autrichiens ont organisé l’Alpine Trail, ce qui a aussi attiré vers le col le plus haut et le plus difficile du monde des pilotes comme Ferdinand Porsche et August Horch, fondateur d’Audi. Quand Rolls-Royce a remporté le trail en 1913, l’idée est née qu’il s’agissait de la meilleure voiture du monde. De tout cela, Gander possède les affiches originales.La Première Guerre mondiale a détruit beaucoup, mais la guerre stimule aussi la technologie. Aujourd’hui, ce sont les drones; à l’époque, c’étaient les voitures. "L’écurie est devenue un garage automobile — le premier ici, ce qui a été pour l’hôtel LE catalyseur", raconte-t-il. "À partir de 1921, on a organisé la Coppa delle Alpi, où un certain Enzo Ferrari courait pour Alfa Romeo."© Nina Blomme"Dans les années 30, les tout meilleurs couraient ici. Il n’y avait pas encore d’asphalte. Avec Mario Tadini comme pilote, la Scuderia Ferrari a remporté la Corsa allo Stelvio pas moins de cinq fois. En 1932, Hans Stuck, dans une Mercedes-Benz SSKL, a battu des légendes comme Tadini, Tazio Nuvolari et Rudolf Caracciola. À la fête des 200 ans du Stelvio, son fils Hans-Joachim Stuck était présent, lui-même l’un des plus grands coureurs allemands de l’après-guerre. Juste devant l’hôtel, il a démarré dans une Auto Union Type C à 16 cylindres: une réplique de la voiture avec laquelle son père a cimenté ici sa réputation de “Bergkönig”. “Après la naissance de mes deux propres fils, rien de ce que j’ai vécu n’arrive à la cheville de ceci”, a déclaré alors, ému, Stuck jr., l’homme qui est monté sur le podium de Formule 1, a été champion du World Endurance Championship et a remporté deux fois les 24 Heures du Mans."Quand Ferdinand Porsche et son fils Ferry sont venus tester leur Volkswagen en 1936, l’hôtel et son garage étaient leur camp de base. Gander montre une carte postale que Ferry a alors écrite à sa sœur aînée Louise Piëch. Il l’a payée 500 euros dans une librairie d’ancien. "J’aurais aussi donné mille. Les voitures sont importantes, mais la documentation l’est peut-être encore davantage."La course du Stelvio était d’ailleurs aussi l’étape reine de Liège-Rome-Liège: une course de 96 heures avec deux pilotes par voiture. En 1960, Pat Moss, la sœur de Stirling, l’a remportée dans une Austin-Healey.© Nina BlommeMarques illustres"Depuis vingt ans, je ne collectionne que des choses liées au Stelvio — mais alors vraiment TOUT", rigole Gander. "Des voitures, des motos, des vélos, des skis, des pointes, de l’art. Beaucoup de collectionneurs ont une certaine folie. La mienne reste raisonnable, même si ma femme pense parfois le contraire. Mes voitures ne sont pas outrageusement chères. Mais si je sais que quelque chose va être mis en vente, je DOIS l’acheter. Comme un drogué."Il mûrit une exposition en 2027. "Parce que je veux raconter les histoires, mais aussi pour que mes propres enfants comprennent vraiment de quoi il s’agit et pourquoi je fais ça. Sinon, le risque est grand qu’après ma mort, tout soit mis aux enchères et disparaisse."Chaque exemplaire de sa propre collection automobile porte, lui aussi, une empreinte Stelvio. Cela commence avec une luxueuse voiture hippomobile Victoria (1895), le type avec lequel les aristocrates européens, avant l’avènement de l’auto, franchissaient le col lors de leurs Grand Tours. Il y a une Fiat 501 (1921), une Alfa Romeo Giulia GT Veloce (1975) et plusieurs rares modèles d’avant-guerre, comme sa Triumph Gloria (1935), Ceirano (1923) et Itala (1920). "Souvent, ce sont des marques illustres ou disparues, mais avec la bonne histoire", dit-il. "C’est pour cela que je voulais aussi la Lotus Elise (1995). Il y a plus de trente ans, cette voiture a été développée ici. Le Britannique David Minter était alors project engineer et disait: “The Stelvio is absolute heaven – especially if you want to test your brakes.”"© Nina BlommeVolerMais l’Elise de Gander, elle non plus, n’est pas utilisable à cause de… un problème de freins. En alternative, il nous emmène donc dans une Mercedes-Benz SLK 200 (1997) jaune vif: pas une Lotus, mais Gander balance l’engin dans les lacets à une vitesse stupéfiante. "Commencer large, puis seulement braquer franchement", dit-il, tout en dessinant un large sourire sur nos visages. "Le rêve de voler est trop ambitieux pour beaucoup de gens, mais monter le col du Stelvio, c’est aussi un peu voler. Pour moi, c’est un stairway to heaven — tu vois les marches, là-bas?"Tandis qu’il fait monter la Merc dans les tours et dompte le col, son histoire s’impose vraiment à nous. Dans le virage numéro 40, nous avons une vue fantastique sur le glacier. Le numéro 22 offre lui aussi l’un des plus beaux panoramas sur l’Ortler, la plus haute montagne du Tyrol du Sud. "Les huit derniers." Au sommet, la route est entièrement sous nos yeux. Quel miracle.Il est 18 heures et il n’y a pas énormément de monde. "De 9 à 5, c’est souvent le cas", dit-il. "Alors, ça ne sert pas à grand-chose de venir rouler." Que le service marketing du Tyrol du Sud n’ait pas accueilli notre voyage avec un enthousiasme débordant avait une raison: là-bas, ils sont allergiques au mot roadtrip. Gander lève les yeux au ciel. "Sans la voiture, il n’y aurait jamais eu de tourisme ici et cette région serait restée pauvre. Nous ne devons pas rayer les voitures, mais chérir la culture qui les entoure."© Nina BlommeTout en ayant une certaine compréhension. "Il y a des groupes WhatsApp avec des milliers de membres, où l’on fixe des petits défis. Alors, il y a vite 300 voitures au même moment au même endroit et on roule de manière agressive, ce qui cause vraiment des nuisances. Près de Bolzano, tout a déjà été bloqué une fois.""Mais vingt amis qui vont rouler, mangent une pizza en chemin et réservent un bon hôtel: ceux-là, il faut les accueillir chaleureusement."Trop serréQuand la plateforme BBC Top Gear fait des tournages au col du Stelvio, c’est lui qui organise tout. En 2007, Clarkson, Hammond et May ont sacré le col "the greatest driving road in the world", même si la Transfăgărășan roumaine a ensuite repris ce titre. Le Stelvio est surtout impressionnant pour son paysage et son histoire, et moins pour le pur plaisir de conduire, disait l’avis. C’est aussi le jugement d’Elisa Artioli. "Les épingles sont très serrées, la route est étroite et le revêtement penche et ondule", a-t-elle raconté. "Idéalement, on prend ce genre de virage très large. Si, à la descente, un véhicule arrive en face et que tu ne peux pas suivre cette ligne idéale, le nez ou le splitter peut toucher l’asphalte."Presque chaque année, elle organise au Bella Vista un meeting Lotus. Gander montre des images où, enfant, on lui apprenait sagement à jouer sous une bâche. "Lors de la présentation de l’Elise au salon de l’auto de Francfort, son grand-père Romano Artioli n’avait pas le budget pour un top model", rigole-t-il. "La petite Elisa, qui est apparue soudainement au volant lors du dévoilement de la voiture, avait d’abord dû rester des heures, bien tranquille, sous la bâche. Ensuite, ils ont répété pendant des mois."Lire plus"J'ai dépensé mon dernier euro pour cette Porsche 997 GT3 et n'ai même pas pu faire le plein"Concorso d’Eleganza Villa d’Este: le concours de beauté pour voitures de collection se rajeunitPlus anciens que les arrière-grands-parents, mais ils roulent toujours