La scène a quelque chose d’irréel: derrière moi gronde le moteur de mon propre exemplaire; devant, Elisa Artioli elle-même place la sienne d’un virage à l’autre, avec aisance. Sur l’arrière, je lis #iamlotuselise, le hashtag qui, en 2015, a bouleversé sa vie.Les vignes laissent place à un haut plateau, où hôtels et villas évoquent la Belle Époque, lorsque la Mendola était une destination prisée de l’élite austro-hongroise. En direction de Ruffrè, les lacets se dissolvent dans une descente paisible. L’ambiance alpine glisse vers un Trentin plus méditerranéen, et la Val di Non. Nous n’avons pas seulement franchi un col: nous avons traversé une frontière culturelle.© Nina BlommeCicatricesSous le col, arrêt glace. "Je me suis un peu retenue", dit-elle. "D’ici, vers Merano, on peut aller vite." Avec 120 ch, sa Series 1 n’est pas une brute. Mais elle ne pèse qu’environ 700 kilos: le reste suit. "Pour ce type de cols, Baby Eli est largement assez puissante", résume-t-elle. Ses voitures ont des noms, oui. "Je l’appelais comme ça quand j’étais petite. Et maintenant, évidemment, je ne peux plus changer." (rires)Au compteur, Baby Eli affiche 92.000 kilomètres. "Depuis que Sunshine est arrivée, je ne roule plus qu’entre 2.000 et 3.000 kilomètres par an avec celle-ci. La nouvelle a déjà dépassé les 40.000." Sa Series 3 240 Final Edition (2022), couleur Champagne Gold, est la toute dernière Elise sortie d’usine. Elle l’avait demandée explicitement. Et non, elle ne l’a pas "reçue": c’est un malentendu. "La radio, oui, je l’ai reçue. Je ne l’avais pas commandée. Ils en avaient sans doute encore une qui traînait." (rires)"La nouvelle est plus facile à vivre, même au quotidien. Il y a l’ABS et le contrôle de traction. Avec le compresseur, elle est deux fois plus puissante. Les sièges sont meilleurs, il y a la clim, et je l’apprécie aujourd’hui. Le confort, ça s’apprend, hein. Avant, des familles avec trois enfants partaient en voyage dans une Fiat 500."Comme toutes les Elise, la S3 n’a pas de direction assistée. "Mais elle est plus filtrée. En ressenti, je préfère toujours l’ancienne, la pure. Elle est dure, inconfortable, et c’est justement pour ça que, comme conductrice, tu es vraiment connectée à la voiture et à la route. Tu sens tout."Après 29 ans, Baby Eli porte ses cicatrices. Elle envisage de repeindre certaines pièces. Frisson immédiat. L’Elise d’Elisa, c’est l’exemplaire dont rêvent tous les passionnés. Mieux vaut la garder d’origine. Elle montre la signature de son grand-père sur le seuil de porte, à côté d’un cœur maladroitement dessiné. "Ce n’est pas son domaine", dit-elle en riant.© Nina BlommeFortune disparueOn lui demande parfois pourquoi elle n’a pas aussi une Bugatti. "I wish", répond-elle en riant. "Je suis seulement riche d’histoire."Romano Artioli, pourtant, s’était bâti une fortune. Dans le nord de l’Italie et le sud de l’Allemagne, il avait développé l’un des plus grands réseaux de concessions Ferrari d’Europe. En 1982, il est aussi devenu le premier importateur officiel de Suzuki en Italie. Chez Bugatti, il a sa place dans la galerie d’honneur: en 1987, il a racheté à l’État français les droits sur une marque assoupie, lançant sa renaissance.À Campogalliano, près de Modène, il a construit une usine ultramoderne, avant de lancer, en 1991, l’EB110, modèle pionnier grâce auquel Bugatti est redevenue un constructeur automobile après près de quarante ans d’absence. Mais en 1995, l’entreprise a de nouveau fait faillite. Et la fortune s’est envolée. "Principalement à cause de Bugatti, oui", confirme sa petite-fille. "Mon grand-père est un homme de risque. Il est né vraiment pauvre et il est devenu vraiment riche, mais ce n’était jamais son objectif. Son objectif, c’était créer. Changer le monde. Il est fait comme ça. Frimer, il s’en fiche totalement. Vraiment.""Et moi aussi", ajoute-t-elle. "La passion qu’il m’a transmise inspire plus que l’argent. Il a suivi ses rêves, il a atteint son but. Personne ne pensait qu’il pourrait redonner vie à Bugatti."Organiser une rencontre à trois n’a pas été simple. "Lui et ma grand-mère vivent à Trieste, mais d’avril à octobre ils séjournent en Sardaigne, où ma mère tient un B&B", explique-t-elle. "Mais crois-moi: il est en super forme. Presque tous les jours, il écrit encore des lettres à des politiciens et à des hommes d’affaires pour signaler des problèmes, et dire ce qu’il faut faire. Il passe aussi régulièrement chez les bourgmestres, à Trieste, Bolzano et en Sardaigne. L’été dernier, il travaillait sur des solutions contre le gaspillage d’eau. Il pourrait mieux trier ses idées. Après Lotus et Bugatti, il a encore mis beaucoup d’argent dans d’autres projets. Quand ça ne marchait pas, il essayait autre chose. Il ne se concentre pas sur le profit, mais sur l’innovation. Comme, à l’époque, le châssis collé de l’Elise. L’EB110 aussi était en avance sur son temps."Artioli n’a possédé Lotus que trois ans. "Il regrette d’avoir vendu l’entreprise, dans une tentative de sauver Bugatti. Mais perdre Bugatti, c’était comme perdre un enfant. Dans le groupe Volkswagen, Ferdinand Piëch a pu poursuivre le travail et créer l’hypercar avec la Veyron. J’y ai fait un stage un jour. C’était très beau de voir que ce que mon grand-père avait relancé était devenu si fort comme marque.""Je crois qu’il rêve encore d’un dernier projet", confie-t-elle. "Je ne connais personne de 93 ans avec autant d’énergie. Parfois, ça le frustre: dès que les gens voient son âge, ils ne le prennent plus au sérieux. S’il avait vingt ans de moins, tu verrais!" (rires)© Nina BlommeEn groupeAvec Delightful Driving, elle a aujourd’hui sa petite entreprise. "J’ai toujours aimé voyager avec ma voiture. Quand j’en ai parlé sur mon blog, les gens se sont montrés intéressés. Je voulais aussi rouler en groupe, mais les road trips organisés existants étaient chers. 2.000 euros pour un week-end: c’était plus que mon salaire!"Elle a donc créé le sien en 2020, ici, dans les Dolomites. "Aujourd’hui, il y en a environ huit par an, en plus de boucles privées que j’accompagne. Je plafonne à 30 voitures, pour pouvoir discuter avec tout le monde entre-temps."Impossible d’en vivre. "Ici, les cols n’ouvrent qu’à partir de mai ou juin. Juillet et août sont chauds et bondés. Il reste septembre et octobre. La saison est donc limitée." Ses prix bas jouent aussi. Trois nuits dans les Abruzzes coûtent 455 euros ou 690 euros pour respectivement une ou deux personnes, avec petit-déjeuner, dîner et road-book inclus. Pour la Route Napoléon, en France, c’est 770 euros ou 990 euros. Introuvable à ce niveau-là. "D’autres demandent facilement 3.000 euros pour quasiment la même chose", dit-elle. "Mais les road trips trop chers, c’est justement ce que je détestais, moi, à l’époque.""Les participants sont chill", poursuit-elle. "Les attentes ne sont pas démesurées, et c’est agréable." On lui a toutefois demandé de faire monter d’un cran le standing des hôtels. "La plupart des femmes restent la journée à l’hôtel. Pas besoin de quelque chose d’ultra fancy, mais elles aiment bien une piscine et un spa." (rires)Introvertie"Parfois, je me sens seule, comme fille, dans le monde de l’auto", admet-elle. "Avant, certains commentaires me rendaient incertaine: pas assez rapide, pas assez bonne. Ou encore: eux ont une Porsche GT3, moi je n’ai qu’une Elise. Je demandais à mon copain de rouler devant. Un temps, j’ai même voulu arrêter. Aujourd’hui, je me dis: je conduis mieux que la moyenne, c’est suffisant. Quand j’ai lancé mon hashtag, des gens ont écrit que j’étais trop grosse pour personnifier la Lotus Elise. J’en ai pleuré pendant une semaine. Maintenant, ça m’est égal. Je suis plus âgée, plus sage, plus douce avec moi-même."Elle se décrit comme plutôt introvertie. "Instagram, ce n’était pas dans ma nature. C’était une suggestion de l’American Lotus Owners Gathering. J’y prends beaucoup de plaisir, mais ne m’appelle pas content creator. Ce n’est pas pour moi."© Nina BlommeÀ véloAvant de nous quitter, nous rejoignons ma voiture. Elle prend un feutre et pose enfin la signature tant attendue, de quoi rendre ce garçon bêtement heureux."À Bolzano, je me déplace à vélo", ajoute-t-elle. "Une voiture, c’est pour le plaisir, pas pour les déplacements pratiques." Et Lotus aujourd’hui, sous l’aile du chinois Geely? "J’aime l’Emira, la remplaçante de l’Elise. Le SUV électrique Eletre, ce n’est pas mon type de voiture. La belle Emeya, la GT quatre portes, je l’ai déjà conduite, aussi sur circuit. Elle pèse trois tonnes, mais ça ne se sent pas: le comportement est resté le même. Évidemment, elle n’a rien à voir avec une Elise. Mais tout le monde construit des électriques aujourd’hui, et Lotus, au moins, le fait bien. J’en ai essayé d’autres: là, tu peux à peine prendre un virage." (rires)Lire plusL’été idéal du chef Timon Michiels: "À deux heures de vol, on est au paradis sur terre"Serie d'été 'Sabato Gelato' chez Crème à l’Aise à KnokkeL’été des festivals de Triggerfinger: transpirer en Café Costume et REantwerp