Un projet de route entre une forêt et un désert en Guinée-Bissau fait l’objet d’intérêts politiques et privés mystérieux. Quand Sergio, un ingénieur portugais, est mandaté par une firme européenne pour mener sur place l’étude préalable à sa construction, il se retrouve non seulement courtisé par de riches entrepreneurs qui misent sur l’avancement des travaux, mais surtout soumis à la manière dont les habitants perçoivent sa présence, tandis qu’il cherche à entretenir de bonnes relations avec eux.Le rire et le couteau, cinquième film et troisième long métrage de fiction signé Pedro Pinho, qui a suscité l’engouement à Cannes en 2025 avant de remporter la Louve d’or au Festival du nouveau cinéma de Montréal, s’impose comme l’une des plus éloquentes œuvres politiques de l’année. Film-fleuve de trois heures et demie, riche en dialogues, mais au rythme lent, il constitue, à défaut d’être un feel-good movie, une réflexion à la fois introspective et clairvoyante sur des enjeux géopolitiques contemporains et sur la manière dont les dynamiques néocoloniales se rejouent dans nos rapports intimes.Sa part d’introspection tient au fait que Pinho avait réalisé par le passé des documentaires en Afrique de l’Ouest, notamment en Mauritanie. Il y a découvert, a-t-il raconté aux médias, des perspectives pour le moins complexes sur l’Europe. Le rire et le couteau, dont le titre est inspiré d’une chanson brésilienne que chantent les personnages, lui permet alors d’interroger, par l’entremise de Sergio, qui lui sert presque d’alter ego, des situations qu’il a lui-même vécues. Mais il ne se limite pas au point de vue de son personnage — ce qui aurait sans doute limité la portée de sa démarche, en laissant impensé son positionnement de cinéaste qui vient tout de même tourner en Afrique grâce à des capitaux internationaux, majoritairement européens.On sent presque, ainsi, une tentative de rédemption de la part du réalisateur, ou à tout le moins une volonté de proposer une œuvre décoloniale, si une telle chose peut être possible compte tenu du sujet et du contexte de production. Ce parti pris pourrait a priori receler une forme d’arrogance. Or, d’une part, le film, qui témoigne d’une sensibilité indéniable, revêt une forme d’utilité en ce qu’il met en lumière le véritable nœud social que pose l’héritage du colonialisme dans un cadre assez inédit au cinéma. D’autre part, il ne se positionne pas tout à fait moralement, maintenant une distance critique nécessaire sur ses sujets.Des politiques du désirNous n’aurions pas suffisamment d’espace ici pour exemplifier les nombreuses façons dont cela s’articule dans le récit. Évoquons néanmoins quelques exemples. Sergio, dont l’orientation sexuelle reste ambiguë, tente de séduire deux personnages, deux amis : Diára, une femme, et Guilherme, une personne probablement non binaire aux traits plus masculins. On les voit dans le bar qu’ils fréquentent, auprès d’une communauté queer locale. Les deux ont droit à leurs scènes autonomes, où ils discutent de leur rapport à Sergio. Ils semblent éprouver un certain désir pour lui, mais le font aussi languir. La sexualité vient ainsi à occuper un rôle symbolique important, théâtre des rapports de pouvoir qui se jouent.Une autre scène marquante montre une ONG en visite dans le pays, ancienne colonie portugaise indépendante depuis 1974. Une équipe uniquement composée de personnes blanches portant des dossards bleus qui rappellent ceux d’UNICEF vient aider à l’installation de latrines dans un village reculé. Leur incompréhension des réalités du terrain et leur manque d’introspection sont manifestes. Cette séquence, comique, permet entre autres de servir de contraste par rapport à la figure de Sergio, qui, plus taiseux, en retrait, revendique davantage d’authenticité dans ses relations avec les habitants. Mais sa mission n’en est pas moins intrinsèquement problématique, voire corrompue, et Pinho nous présente habilement les défis que cela pose pour lui et les autres.Sans compter que la très précise mise en scène, qui glisse progressivement vers des séquences quasi documentaires, révèle des tensions analogues propres au cinéma ethnographique. Plutôt que de faire de la Guinée-Bissau un objet d’observation ou le sujet d’un discours univoque, Le rire et le couteau pose un regard nuancé sur l’Européen qui ne peut s’extraire des systèmes de violences coloniales qu’il a beau dénoncer.
«Le rire et le couteau»: recadrer le regard ethnographique
Pedro Pinho dénonce les systèmes de violences coloniales dans ce film-fleuve primé au Festival du nouveau cinéma.






