Ula Deru: "J’ai grandi entre la Belgique et la Serbie, dans une famille où la culture occupait une place centrale. Mes parents ont créé un réseau européen d’agents culturels ainsi que des formations interculturelles aux seins des institutions européennes. Avec mon frère jumeau, Oleg, nous avons grandi entourés de spectacles et d’expositions. J’ai étudié le design puis la philosophie de l’art à l’université de Goldsmiths à Londres, où je vis aujourd’hui. Je poursuis actuellement un doctorat à Central Saint Martins consacré au Musée d’art contemporain de Belgrade, resté fermé dix ans après la guerre. Je m’intéresse à ce qui subsiste lorsqu’une institution disparaît. Je développe également la section londonienne de Cur8, une plateforme de curation de contenu."Lire aussiLe succès du concept ne s’est pas fait attendre. Peu après son lancement, l’appel à candidatures avait déjà attiré près de cent artistes venus du monde entier.© Wouter Maeckelberghe"Cette région nous fascine parce que les frontières y s’estompent au sens propre du terme. Ici, on passe de la Belgique aux Pays-Bas presque sans s’en rendre compte."Vous vous connaissez depuis plus de dix ans. Comment cette amitié s’est transformée en projet?Francesca Manfredini: "Nous avons toujours partagé une vision très proche de l’art et de la culture, même si nous venons de mondes différents. Ula possède une approche ancrée dans la recherche et la curation; moi, je suis plus tournée vers la stratégie et le développement de projets. Pourtant, nous revenions toujours aux mêmes questions: comment rendre l’art contemporain plus accessible et soutenir davantage d’artistes?"Ula Deru: "Nous partagions aussi une frustration commune. Dans le monde de l’art, il est parfois difficile de trouver des projets réellement alignés avec ses valeurs. Beaucoup de passionnés se retrouvent dans des structures très commerciales."Francesca Manfredini: "Ce qui nous aide aujourd’hui, c’est aussi l’admiration que nous avons l’une pour l’autre. Nous sommes amies, mais nous respectons profondément nos compétences respectives."Comment cette résidence est-elle née?Ula Deru: "Tout a commencé lorsqu’une exposition que j’avais organisée a attiré l’attention de Patrick Van Heurck. Nous avons alors imaginé un projet pour l’été suivant, avant qu’il me fasse explorer le lieu. Dès que j’ai découvert cette grange, j’ai immédiatement su que cet endroit méritait bien plus qu’une exposition classique."Francesca Manfredini: "À cette période, j’étais encore à Mexico City. Ula m’appelait régulièrement pour me raconter ce qui prenait forme."Ula Deru: "Et puis, il y a Jack, un ami d’enfance et une figure importante du projet. Il connaît ce territoire depuis toujours. Pour les artistes invités, il y a quelque chose de très inspirant à arriver dans un lieu déjà habité par la création. Il sera pour eux une sorte de guide."© Wouter MaeckelbergheQuelle est l’ambition de cette résidence?Ula Deru: "Aujourd’hui, tout s’accélère: produire, exposer, communiquer. Nous voulions offrir aux artistes du temps de recherche et de réflexion. Ce qui nous intéresse n’est pas uniquement le résultat final, mais aussi les échanges qui émergeront pendant ces dix jours. La résidence s’articule autour des notions de mémoire, d’héritage culturel et de transmission, en lien direct avec mes recherches sur les contextes d’après-guerre et d’après-conflit. Les artistes invités abordent ces questions à travers des histoires très différentes: immigration, archives familiales, récits personnels ou héritages culturels."Francesca Manfredini: "Nous avons lancé un appel international qui a suscité près d’une centaine de candidatures venues du monde entier. C’était important pour nous d’ouvrir cette opportunité à tous, au-delà nos réseaux. Les artistes développeront chacun leur pratique, mais partageront un même espace de vie et de création.""Dans le monde de l’art, il faut parfois se battre pour trouver des projets en accord avec ses propres valeurs."Qu’est-ce qui vous a séduites à Cadzand?Francesca Manfredini: "Ce territoire me fascine parce qu’il brouille les frontières. Je viens d’un pays où l’identité nationale est très marquée. Ici, on passe de la Belgique aux Pays-Bas presque sans s’en apercevoir. Cette réalité transfrontalière correspond parfaitement à notre manière de travailler."ULA Deru: "Nous ne sommes pas des habituées de la région. J’ai grandi à Bruxelles et je passais surtout mes étés en Serbie. Ce qui me plaît ici, c’est cette impression de territoire intermédiaire, à la frontière de plusieurs cultures et histoires. Cela ressemble beaucoup au projet lui-même."Francesca Manfredini: "La maison joue aussi un rôle essentiel. Dès l’arrivée, on sent immédiatement que le lieu est habité. Ce n’est pas un décor. Patrick et Jack ont construit un environnement où la création est présente au quotidien, nourri de rencontres, d’artistes, de musiciens et de projets créatifs depuis de nombreuses années."Lire aussiLa grange du domaine de Patrick et Jack Van Heurck constitue l’écrin idéal pour une résidence consacrée à la mémoire, aux migrations et au patrimoine culturel.© Wouter MaeckelbergheComment percevez-vous aujourd’hui la scène artistique belge?Francesca Manfredini: "Je suis très optimiste. Mon premier poste était à Bruxelles, chez Spazio Nobile. Je me souviens de nombreux artistes installés près de la Gare du Midi, parce que les espaces étaient abordables. Bruxelles a toujours attiré des créateurs venus d’ailleurs. Il existe ici un public curieux, des collectionneurs engagés et une vraie attention portée aux artistes émergents."Ula Deru: "La Belgique possède une tradition artistique extrêmement forte et valorise la différence et l’expérimentation. Bruxelles est devenue un centre important de l’art contemporain, à la fois accessible et connectée à Londres, Paris ou Amsterdam: un véritable carrefour."Qu’est-ce qui constituerait une réussite pour vous?Ula Deru: "Une partie du succès est déjà là. Lorsque nous avons reçu toutes ces candidatures venues du monde entier, nous avons compris que ce projet répondait à un besoin réel."Francesca Manfredini: "Les artistes sont le cœur du projet. Si nous leur offrons un espace pour créer, réfléchir, rencontrer d’autres personnes et développer leurs idées dans de bonnes conditions, alors ce sera déjà une réussite. Et si le public repart avec un regard nouveau sur l’art, ce sera encore mieux."Le parcours d’artistes, qui se tiendra entre Knokke, Retranchement et Cadzand-Bad, sera ouvert au public du vendredi 14 au dimanche 16 août | www.cadzandair.comVoici les artistes qui y seront présentés:Norberto SpinaArtiste italien basé à Londres, Norberto Spina explore la vie urbaine contemporaine à travers des compositions superposant des images personnelles, historiques et religieuses.Electra SimonBasée à Londres, Electra Simon interroge la mémoire et son lien aux lieux à travers la peinture, le dessin et des projets participatifs.Beth McAlesterArtiste nord-irlandaise vivant à Londres, Beth McAlester aborde les questions d’appartenance, d’exclusion et de rôles collectifs dans un contexte marqué par l’après-conflit.Mehdi GörbüzArtiste belge installé à Paris, Mehdi Görbüz explore les liens entre mondialisation, spiritualité et culture populaire à travers la sculpture, l’installation, la photographie et la vidéo.Orfeo TagiuriBasé à Londres, Orfeo Tagiuri développe une pratique allant de la peinture et du dessin à la performance, au cinéma, à l’animation, à la sculpture sur bois et à la musique.Lire plusEnvie de visiter Knokke? Voici les lieux à ne pas manquerPili Collado expose l’art chez elle à Bruxelles, loin des codes des galeriesAxel Chay: "Je ne veux pas d’une grande entreprise avec beaucoup d’employés"
Près de Knokke, une nouvelle résidence d’artistes ouvre ses portes au public en août
Que se passe-t-il lorsqu’une stratège culturelle italienne venue de Mexico et une philosophe de l’art belgo-serbe installée à Londres se rencontrent? "Cadzand Air", une résidence artistique à vocation internationale, voit le jour.







