18 mai 2026 06:47Ni galeriste, ni curatrice: Pili Collado suit ses intuitions et ouvre les portes de sa maison pour partager ses coups de cœur. Une approche libre et intime, guidée uniquement par l’émotion et le sens du beau."Je ne suis pas galeriste: suivre les artistes, ce n’est pas mon truc. Ce sont des coups de cœur sur un travail que j’ai envie de montrer et de raconter." Il est difficile de ranger Pili Collado dans une case. Encore moins de lui coller une étiquette. Très certainement parce que la belle Espagnole au franc-parler cultive une part de mystère, qui fait toute sa poésie. On l’a connue à ses débuts, sous le nom Les Précieuses, avec ses bijoux-sculptures.On a ensuite continué à la suivre pour sa sélection d’objets délicats au sein de sa boutique place Brugmann, à Ixelles. Le tout ponctué de rendez-vous artistiques toujours très justes. Aujourd’hui, elle revient avec une proposition plus intime, presque confidentielle: montrer les artistes qui l’animent, non seulement dans son espace ixellois, mais surtout chez elle, dans la maison qu’elle partage avec son mari, le chef doublement étoilé Pascal Devalkeneer. Car chez Pili, il n’y a pas de règle, si ce n’est celle du beau.Lire aussiIl y a dix ans, Pili Collado et son époux, le chef doublement étoilé, Pascal Devalkeneer découvraient cette maison d’André Jacqmain. Aujourd’hui, elle est devenue le lieu où art et gastronomie se rencontrent.© Jan VerlindeL’idée lui trotte en tête depuis longtemps: "Rassembler, à partir d’un lieu, une sélection de personnalités, d’objets, de bijoux ou de mobilier". Mais surtout, déplacer le regard. Sortir du "white cube", de ses codes figés. "Je me sens moins en phase avec les espaces de galerie. La façon dont les objets y sont présentés, parfois détachés de leur réalité, me laisse souvent à distance." Ce qu’elle cherche est ailleurs, dans une forme de vérité: "ce qui me touche, c’est de voir comment les œuvres prennent place dans une maison, et comment elles ressemblent aux gens.""Je ne suis pas galeriste; gérer des artistes n’est pas mon affaire. Ce qui m’importe, ce sont les pièces dont je tombe amoureuse."Alors, elle ouvre les portes de la sienne. Une maison d’André Jacqmain, construite en 1961, découverte il y a dix ans au moment où elle décide de vivre avec Pascal. "Tout était dans son jus: les vêtements dans le dressing, la vaisselle dans les armoires. Mon cœur battait à mille." Le coup de foudre est immédiat. "On n’a pas visité une maison, on a rencontré un lieu." Jusqu’à cette phrase, glissée par l’ancienne propriétaire au moment décisif: "je pense que vous avez l’élégance pour reprendre la maison." Une transmission, autant qu’une évidence.Longtemps, pourtant, l’idée d’y exposer est restée en suspens. Trop intime, peut-être. "J’aime la scène, mais quand je n’y suis pas. Me montrer, ce n’est pas mon truc." Et puis, il y a eu l’élan. Celui de l’artiste Prince of Sun, de son vrai nom Dominique Masullo, qui, en découvrant les lieux, pose une condition simple: "je fais une expo avec toi uniquement si c’est dans cette maison." Il sera le premier artiste invité. "Chez lui, je ressens une fougue sauvage et vibrante, et en même temps un côté très sophistiqué dans les formes et le rapport aux couleurs."Lire aussiL’ancienne propriétaire de la maison signée André Jacqmain a reconnu en Pili Collado la personne idéale "pour veiller sur l’âme du lieu".© Jan VerlindeExpo "Prince of Sun": à partir du 21 mai, uniquement sur rendez-vous | @pilicolladostudioDu 4 au 7 juin, Pili Collado présente quelques-uns de ses artistes favoris lors de The Rooms, la foire d’art et de design organisée au Mix Brussels | @therooms.brussels En août, elle s’installe à Mahón, sur Menorca, où elle dévoile une sélection personnelle dans un cadre intimiste.Chez Pili Collado, tout commence par le ressenti. "Si je ne vibre pas, il m’est impossible de travailler." Pas de stratégie, encore moins de calcul. Elle revendique une approche instinctive, presque viscérale: "je ne regarde jamais un artiste en me disant que je vais gagner de l’argent avec lui." Ce qu’elle cherche, ce sont des écritures sensibles, souvent à la frontière entre art et création, portées par des artistes ou artisans encore discrets. "Je suis attirée par des choses peu connues, avec une forme d’humilité, sans clinquant." Et surtout, une rencontre. "S’il ne se passe rien humainement, je n’ai plus envie. Si un artiste me dit: "Contactez mon agent", je lâche immédiatement." Concernant les rencontres, elles se font très spontanément: dans une exposition, via quelqu’un, ou même sur Instagram. "Si j’ai un coup de cœur, je prends contact tout de suite, même si je suis assez timide. Ensuite, ça se construit. Les portes ne s’ouvrent pas toujours immédiatement: certains ne répondent pas, et parfois je relance. Il faut que cela mûrisse, des deux côtés.""Ce qui me touche, c’est de voir comment les œuvres trouvent leur place dans un intérieur et deviennent le reflet de ceux qui l’habitent."Dans cette nouvelle configuration, les expositions deviendront des moments de vie. Les vernissages se prolongeront autour de dîners très intimes, une dizaine de convives tout au plus. On apercevra Pascal Devalkeneer cuisiner, puis s’attabler avec les invités. "Comme lorsqu’on reçoit des amis." Une gastronomie dépouillée de toute étoile: "plus brute, plus sauvage et ça m’émeut davantage." Le dialogue entre leurs deux univers se fait là, naturellement. "J’ai toujours aimé embarquer mes amoureux dans mon travail. J’ai sans doute un fantasme du couple Eames", sourit-elle. Cette fois, les rôles s’inversent. Elle lui ouvre son terrain de jeu. "J’aime beaucoup son regard: il a un œil très frais. Il apporte quelque chose d’instinctif, assez juste. Ça me fait du bien, ça remet un peu de réalité et m’évite d’être trop influencée par tout ce qu’on voit."Lire aussiAujourd’hui, Pili Collado ouvre les pièces aux artistes qui la touchent, loin du «white cube» impersonnel des galeries traditionnelles.© Jan VerlindeCe qui l’anime? La mise en scène, avant tout. Créer des correspondances, faire dialoguer les pièces, révéler une atmosphère. "Je commence à jouer, à assembler, à chercher un lien entre les objets." Une approche instinctive, nourrie par son regard d’architecte. Lors de projets comme The Rooms, au Mix Brussels, elle transforme des chambres d’hôtel en véritables décors habités. "Mon travail pourrait presque s’arrêter là." Mais il y a aussi l’autre dimension: celle de donner une place aux artistes, de raconter leurs œuvres autrement.La maison conçue en 1961 par André Jacqmain offre un cadre idéal aux œuvres chères à Pili Collado. Les expositions qu’elle y organise relèvent de la véritable expérience.© Jan VerlindeEn parallèle, son espace place Brugmann évolue. Moins boutique que laboratoire. "On ferme les volets, on prépare. On rouvre: on découvre une nouvelle proposition." Un lieu en mouvement, à son image, qui devient à la fois vitrine, studio et terrain d’expérimentation. C’est aussi là qu’elle développe ses missions de direction artistique, accompagnant d’autres projets avec ce regard précis et sensible. "J’aime imaginer un projet dans sa globalité, créer une cohérence." Ce qu’elle a fait avec brio pour Atelier II de Natan, ou encore Amen, le deuxième restaurant du chef Devalkeneer.Au fond, tout la ramène à cette même nécessité intérieure. "Je m’exprime à travers ce que je fais." Chez elle, la beauté n’est jamais décorative: elle est vitale. "Quand je ne vais pas bien, je regarde mes objets, je prends des livres… c’est ma thérapie." Une manière de respirer, tout simplement.Lire plusDesign Week de Milan 2026: les 3 créatrices ancrées en Belgique à suivreIvrea, "l’Apple du XXᵉ siècle": comment Olivetti a bâti une ville-usine classée à l’UNESCOUn appartement haussmannien à Paris, entre design cinématographique et luxe compact