Une coopération et une dépendance dont elle paie le prix fort. La Jordanie est la cible privilégiée de l'Iran depuis une semaine. Vendredi 17 juillet, une attaque iranienne contre une base militaire en Jordanie a tué deux soldats américains, un troisième étant toujours porté disparu, selon des responsables américains. Cette attaque, qui a fait quatre autres blessés parmi les soldats et endommagé plusieurs hélicoptères, était la quatrième de la semaine contre les forces américaines en Jordanie.La première attaque a visé le 15 juillet un bâtiment résidentiel de la base aérienne King Faisal, blessant jusqu'à cinq militaires américains. La deuxième a touché une base dans l'est de la Jordanie, endommageant plusieurs hélicoptères Blackhawk américains. Selon les autorités, des missiles iraniens ont bombardé la base aérienne de Muwaffaq Salti à Azraq, un important centre de l'US Air Force, blessant une vingtaine de soldats américains qui se sont réfugiés dans des bunkers. Cette base a de nouveau été touchée vendredi, entraînant la mort des deux soldats.Dimanche, la Jordanie a également évacué l'aéroport international et le port d'Aqaba, ville côtière, à la suite d'une "menace précise et crédible", a indiqué l'ambassade américaine sur place. La défense aérienne jordanienne a ensuite abattu trois missiles iraniens qui visaient le pays, a précisé l'armée jordanienne, tandis qu'un quatrième s'est écrasé dans une zone inhabitée.Une coopération militaire importante…Durant la première phase du conflit, l'Iran s'était concentré sur des représailles contre Israël et les pays arabes du Golfe soutenant les Etats-Unis. Amman semblait alors épargné. De fait, la relative distance géographique de la Jordanie par rapport à l'Iran, comparée à celle d'Etats du Golfe comme le Koweït et Bahreïn, constituait un atout et devait en théorie moins l'exposer à la puissance de feu iranienne. Mais la situation militaire a récemment évolué maintenant que le conflit est entré dans une nouvelle phase, avec la dégradation progressive du cessez-le-feu américano-iranien. L'Iran intensifie ses attaques de missiles et de drones contre les forces américaines en Jordanie dans le but de faire des victimes américaines et de dissuader Washington d'aggraver son bras de fer avec Téhéran. Téhéran punit donc ce pays arabe pour sa coopération avec Washington en en faisant un point de tension tout en alimentant le débat intérieur aux Etats-Unis sur la nécessité de poursuivre la guerre. C'est ce que résume auprès du New York Times un ancien lieutenant-général de l'US Air Force. Selon lui, ces attaques visent à faire en sorte que "le coût politique de la présence des forces américaines soit supérieur au bénéfice en matière de sécurité".L'aide économique et militaire américaine à la Jordanie, qui remonte aux années 1950, a triplé au cours des 15 dernières années. La Jordanie entretient depuis longtemps des liens étroits avec les Etats-Unis en matière de sécurité. L'armée américaine opère à partir de bases aériennes jordaniennes et compte près de 4 000 militaires dans le pays, selon un récent rapport du Congrès. Cette coopération s'accroît. Washington s'est de plus en plus appuyé sur la Jordanie dans la période précédant et durant les premiers jours de la guerre contre l'Iran, le Pentagone ayant transféré des troupes des pays arabes du Golfe (Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar) vers des zones relativement plus sûres en Jordanie et en Israël voisin, relate le New York Times. Début juillet, le chef d'état-major de l'armée jordanienne, le major-général Yousef Hunaiti, et le secrétaire adjoint américain à la Défense pour les affaires de sécurité internationale, Daniel Zimmerman, se sont rencontrés et ont discuté de l'expansion de la coopération et du partenariat militaires et de défense entre les deux pays, selon l'agence de presse officielle jordanienne Petra.La Jordanie a, pendant des années, cherché à minimiser son étroite coopération militaire et de renseignement avec les Etats-Unis. Mais le rôle d'Amman est désormais trop important pour être ignoré. Si la Jordanie est devenue un lieu de prédilection pour les forces armées américaines, c'est notamment parce qu'elle figure parmi les pays arabes les plus permissifs en matière d'autorisation d'opérations américaines depuis ses bases. Le rôle de ce pays dans les opérations américaines s'est encore intensifié à mesure que d'autres alliés des Etats-Unis dans la région ont restreint la capacité de Washington à stationner des troupes et à faire voler des avions de combat au-dessus de leur territoire. Les pays du Golfe, comme l'Arabie saoudite, hésitent désormais encore davantage à laisser les Etats-Unis utiliser leurs bases pour attaquer l'Iran par crainte des représailles iraniennes.… Et une dépense économiqueAmman a également été l'un des principaux bénéficiaires de l'aide économique et militaire américaine. Comme le relatent le Wall Street Journal et le New York Times, un accord de sept ans, signé en 2022, prévoit une aide militaire et économique annuelle de 1,45 milliard de dollars pour la Jordanie, selon le Service de recherche du Congrès. Contrairement aux pays du Golfe riches en ressources naturelles, la Jordanie dépend fortement des Etats-Unis pour l'aide étrangère et semble donc être moins encline à s'opposer aux souhaits de Washington. "La Jordanie, en raison de son accord de sécurité avec les Etats-Unis et de la relation très unilatérale et dominante que Washington entretient avec elle, ne serait pas en mesure de refuser", explique auprès du New York Times Omid Memarian, analyste spécialiste de l'Iran au sein du think tank DAWN, basé à Washington et axé sur le Moyen-Orient.Le fait qu'Amman soit visé par l'Iran tient notamment "à la volonté de la Jordanie de s'aligner pleinement sur les objectifs stratégiques et régionaux des Etats-Unis, compte tenu de sa dépendance économique vis-à-vis de Washington", analyse auprès du Wall Street Journal Alan Eyre, ancien diplomate américain de haut rang en Jordanie et membre du Middle East Institute. Cette "stratégie à faible risque" était plutôt judicieuse jusqu'à ce que l'Iran décide de riposter contre les bases régionales américaines, estime ce spécialiste. Au point de la remettre en cause à l'avenir ?