"Je me souviens très bien des itinéraires les plus difficiles", dit-il.Vue sur les montagnes du Tyrol du Sud.© Nina Blomme "Je ne vais jamais à la banque. C’est ennuyeux."ChâtelainAu sein de l’Italie, le Tyrol du Sud dispose d’une grande autonomie. Il y a des familles "italiennes" et "allemandes"; certains se sentent même Autrichiens parce que leurs ancêtres l’étaient. "Comme en Belgique, la langue est ici un problème sur-réglementé", dixit Messner. Lui-même est avant tout un citoyen du monde et un individualiste. Avec la devise "I am my own home and my handkerchief is my flag", il avait un jour clairement signifié qu’il ne grimpait pas pour les nombreux nationalistes du Tyrol du Sud.Pourtant, la région lui colle à la peau. Et, parmi les centaines de châteaux qui ponctuent le paysage, il en possède un depuis 1983: le Schloss Juval, dans la Val Venosta, vieux de 800 ans. Entre-temps, il l’a transmis à sa fille Magdalena, mais son musée consacré aux religions et aux mythes de la montagne y est toujours installé. On y voit une partie de sa collection d’art, dont des œuvres tantriques devenues "inestimables" qu’il a rapportées de ses voyages. Sa frénésie de collectionneur lui a permis de réunir 5.000 à 6.000 objets particuliers. "Il y a une pièce importante provenant d’un monastère tibétain que je pourrais vendre pour une fortune, mais j’ai promis au dalaï-lama de la rendre lorsque le Tibet deviendra indépendant."Au pied du Schloss Juval se trouvent aussi le vignoble Unterortl et la ferme biologique Oberortl. Dans le château lui-même, il avait aménagé un appartement. "Nous y avons aussi vécu ensemble pendant trois ans", dit Diane Schumacher (46 ans), qu’il a épousée en 2021 et qui vient s’asseoir avec nous. "Mais c’était compliqué. Il n’y avait presque pas d’électricité ni d’eau chaude. En revanche, beaucoup de rats, qui ont détruit tout l’appartement. Et donc nous en avons installé un ici."Le couple partage l’essentiel de son temps entre Munich et Solda. Dans ce village de montagne, Messner entretient un troupeau de descendants de yaks qu’il a ramenés de Mongolie. Ils paissent sur les alpages au pied de l’Ortler. Son restaurant associé, Yak & Yeti, est provisoirement fermé. "Mais ma ferme reste mon assurance-vie", dit-il.Indépendance et autosuffisance: Messner, tout simplement. Il ne souffrira pas de la faim de sitôt. Il est le seul grimpeur à avoir su — et à savoir — se promouvoir au point d’en vivre largement. Il a écrit plus de 60 livres vendus à des millions d’exemplaires. Il existe une vingtaine de films et de documentaires sur Messner; il donne des conférences et fait des apparitions à la télévision. Pourtant, devenir riche n’a jamais fait partie du plan, assure-t-il. "Je n’avais besoin d’argent que pour vivre mes rêves. Mais quand j’ai pu acheter un château, j’en ai acheté un. Point. Pour les musées aussi, j’avais besoin de beaucoup d’argent. Je voulais le gagner moi-même. Je ne vais jamais à la banque. C’est ennuyeux."Une partie de la collection d'œuvres d'art de Messner.© Nina Blomme"Il y avait parfois quelque chose d’étrange. Le jour où j’ai multiplié par cinq mon tarif de conférence, j’ai reçu plus de demandes qu’avant."Aventurier freelanceMessner est un conteur né. "Mon arrière-arrière-grand-père était un type de deux mètres qui, dit-on, buvait 12 litres de vin par jour — il a d’ailleurs perdu sa ferme. Et mes arrière-grands-parents étaient des braconniers." Lui-même est né à Volnoss, au cœur des Dolomites. "Pas les montagnes les plus raides, ni les plus hautes, mais les plus belles du monde. Avant 1880, et après la Première Guerre mondiale jusqu’aux années 60, c’était le centre mondial de l’escalade, où venaient les meilleurs. On trouve ici tous les degrés de difficulté. Mais peu de gens font encore les belles voies faciles, classiques, qui existent depuis cent ans. Le plus beau, tout le monde peut le faire: marcher, à une certaine distance des montagnes — si l’on est trop près, on ne les voit pas aussi bien."Il montre un tableau du sommet à 3.000 mètres qu’il a gravi à cinq ans. "J’étais le plus sauvage de dix enfants. Mon père grimpait un peu aussi, mais ce qu’il faisait à quarante ans, je le faisais à douze." Dans des interviews, il a parlé des violences verbales et physiques infligées par ce père, qu’il décrit comme un homme très dur mais aussi anxieux. "Il était traducteur pendant la guerre auprès du général SS Wolff. Quand ces gens sont rentrés chez eux, ils savaient bien qu’ils avaient eu tort, mais ils avaient aussi été brisés.""Adolescent, j’aimais Bob Dylan. Mais j’étais surtout fasciné par les récits de journaux sur des grimpeurs comme l’Autrichien Paul Preuss, que je considérais aussi comme un philosophe. Ou Hermann Buhl. Et Walter Bonatti. Enfant, grimper était aussi la seule possibilité de vivre quelque chose. Dans mon village, il n’y avait rien: le père, la mère, le prêtre, et des profs autoritaires et nuls. Personne n’avait de voiture. Alors, nous partions dans les bois et les montagnes. Nous vivions là. J’y ai appris instinctivement à évaluer la roche et à sentir les changements de temps."Il a étudié pour devenir géomètre. "Jusqu’à mes 35 ans, j’ai tout dépensé en expéditions. Au début, j’enseignais les mathématiques, notamment pour payer ma part de l’expédition allemande au Nanga Parbat en 1970. Et puis, au printemps 1971, je suis devenu aventurier freelance. Je voyageais et j’associais cela à l’écriture de livres, d’articles pour Stern et Der Spiegel, à des conférences, à des cours d’escalade, au développement d’équipement — peu importe. Il y avait parfois quelque chose d’étrange. Le jour où j’ai multiplié par cinq mon tarif de conférence, j’ai reçu plus de demandes qu’avant."Matériel d'alpinisme.© Nina BlommeNuméro de téléphoneDans la Messner Haus, on voit ce qui le motive en tant qu’homme. "L’alpinisme, c’est pour moitié l’action, pour moitié le storytelling", dit-il. "Ici, nous racontons l’histoire de l’alpinisme traditionnel et les valeurs sur lesquelles il repose. Il s’agit d’aventure, de nature et de la place de l’homme en son sein."Nous voyons d’innombrables artefacts issus de ses archives d’expédition — vêtements, gamelles, carnets, journaux, etc. — mais aussi des objets personnels et des œuvres d’art à eux deux. "La femme rouge japonaise était mon tableau préféré à Munich", rit Madame Messner. "Maintenant, il est accroché ici." D’autres pièces renvoient à leur vie de couple, qu’ils partagent depuis neuf ans, et aux expéditions qu’ils ont menées ensemble. "Et vous pouvez tout toucher." (rires)Elle est Luxembourgeoise, avec une formation en informatique et télécoms. "Ce n’était pas vraiment ce que je voulais dans la vie. J’avais toujours beaucoup voyagé, avec un grand intérêt pour l’alpinisme et la nature. Quand j’ai rencontré Reinhold, il y a eu une connexion immédiate. Nous partageons les mêmes valeurs et nous avions tout de suite une base solide pour discuter.""J’étais ici en vacances et j’ai assisté à un événement de lui. Nous avons pris une photo ensemble, après quoi il m’a demandé mon numéro. J’ai dû l’encoder moi-même dans son téléphone. Il ne savait pas comment faire.""Je pensais que c’était pour un job. À ce moment-là, j’étais mariée depuis 20 ans."Depuis, vit-elle une vie complètement nouvelle? "Pas vraiment. J’étais déjà aventurière. La seule chose qui a changé, c’est que tout est observé à la loupe. Et les gens dérangent sans cesse. Pendant les conversations, pendant les repas. Les Italiens sont aussi très tactiles. Récemment, une femme l’a embrassé spontanément — avec son mari à côté. Je dois le protéger un peu." (rires)Lire plusRoad trip à travers le légendaire col du Stelvio, au volant d’une Mercedes-Benz SLK 200 de 1997Au volant d’une Lotus Elise dans les Dolomites: une rencontre avec Elisa Artioli, icône #iamlotuselise
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