Dans une récente vidéo de sa chaîne YouTube, Piano Jazz Concept, le pianiste, compositeur, enseignant et écrivain français Étienne Guéreau expose les raisons de la « lente agonie de la musique de film ». Nous avons souhaité échanger sur plusieurs points de ce pertinent exposé avec Karol Beffa, compositeur, musicologue, philosophe, universitaire, lui-même auteur de musique de film.Le débat ne date pas d’hier. Plusieurs arguments d’Étienne Guéreau étaient déjà soulevés il y a près d’une dizaine d’années sur la chaîne américaine Every Frame a Painting, dans une analyse intitulée The Marvel Symphonic Universe, qui compte près de huit millions de vues à la clé. Le manque d’ambitions thématiques ou mélodiques a entraîné une chute radicale du nombre de musiques à écouter en dehors des films. Par ailleurs, les musiques qui pouvaient donner une identité à un long métrage ont laissé la place à des musiques utilitaires de soutien et des sons d’ambiance, discipline qualifiée en anglais de sound design.MutationCompositeur renommé, improvisateur et créateur qui a travaillé pour le cinéma, Karol Beffa évoque spontanément « la baisse dramatique du niveau moyen des musiques de films depuis 20, et plutôt 30, voire 50 ans », tout en reconnaissant un « effet de sélection ». « Quand on pense à la musique de film d’il y a 50 ans, on pense aux chefs-d’œuvre de Maurice Jarre, John Williams, Jerry Goldsmith, Nino Rota et Bernard Herrmann, et on oublie les centaines de bandes originales oubliables de la même époque », tempère-t-il.« Je suis aussi d’accord avec le youtubeur sur le fait que le rôle de la musique au cinéma a changé. Des années 1950 à 1980 environ, la musique devait porter une bonne partie de l’émotion, de la narration, avoir un rôle de ponctuation, avoir aussi un rôle de contraste. S’agissant des effets de contraste, Michel Chion, théoricien et compositeur que j’aime beaucoup, appelait cela la musique “anempathique”. Pour un film d’horreur, vous pouvez avoir une musique de boîte à musique naïve, enfantine ; a priori, tout le contraire de ce que l’on voyait à l’écran. L’effet, saisissant, joue sur le contraste entre ce que l’on entend et ce que l’on voit. Ça, c’est devenu extrêmement rare, à peu près inexistant, aujourd’hui. »