Cet article vous est offert Pour lire gratuitement cet article réservé aux abonnés, connectez-vous Se connecter Vous n'êtes pas inscrit sur Le Monde ? Inscrivez-vous gratuitement Le Goût du Monde Le Goût du Monde Le Goût du Monde Fashion Week & défilés Fashion Week & défilés Fashion Week & défilés Tops gonflés, dos arrondis ou hanches pointues... A Paris, le 8 juillet, Pierpaolo Piccioli et Duran Lantink ont joué avec les formes pour leur premier défilé haute couture dans leurs maisons respectives. Cette fashion week automne-hiver 2026-2027 qui s’est terminée à Paris, le 9 juillet, sous un soleil de plomb, promettait d’être excitante, car deux designers y montraient leur première collection haute couture : Pierpaolo Piccioli chez Balenciaga et Duran Lantink chez Jean Paul Gaultier. Alors que tout les oppose et qu’ils travaillent pour des marques très différentes, ils ont choisi le même angle d’attaque : le travail sur les formes. Avant d’être recruté chez Balenciaga en 2025, Pierpaolo Piccioli a déjà eu une longue carrière chez Valentino, où il est entré comme designer d’accessoires en 1999, et qu’il a quitté en tant que directeur créatif en 2024. Au sein de la griffe romaine, l’Italien, aujourd’hui âgé de 58 ans, a eu l’occasion de faire ses preuves en haute couture, exercice qu’il maîtrisait mieux encore que le prêt-à-porter, et où il révélait son talent pour doser justement les volumes et les couleurs. Cristobal Balenciaga (1895-1972), le fondateur de la maison du même nom, s’était distingué par sa manière d’appréhender le vêtement en architecte, épurant les silhouettes pour qu’il n’en reste que des lignes, parfois étonnantes. « Il est l’un de mes héros. Je considère que c’est un privilège de pouvoir me plonger dans ses archives et travailler dans son atelier. Même si j’avais déjà fait de la couture, j’ai eu le sentiment qu’il fallait tout réapprendre », affirme Pierpaolo Piccioli. En observant son premier essai, présenté en dépit du bon sens en plein soleil, à midi, dans les jardins de la Cité universitaire, on a l’impression que l’influence de Balenciaga lui a permis de radicaliser le propos qu’il tenait auparavant chez Valentino. Ses silhouettes généralement amples, du fait de l’accumulation de tissus ou des espaces créés entre le corps et le vêtement, se distinguent toujours par le choc des couleurs plutôt bien maîtrisé (vert anis, jaune citron, rouge orangé, bleu azur…). Mais les dos s’arrondissent, les bustiers se raidissent, les cols remontent jusqu’au visage tandis que les jupes se gonflent comme si elles allaient éclater. Des plumes d’émeu confèrent un aspect poilu à un trench, tandis que d’autres, de coq, forment autour du visage un écrin noir si imposant qu’il fait aussi office de tee-shirt. La collection, plutôt bien articulée, a l’avantage d’évoquer l’héritage du fondateur et devrait être capable de séduire des clientes qui ne se retrouvaient pas dans la vision très moderne que Demna Gvasalia − le prédécesseur de Pierpaolo Piccioli chez Balenciaga − avait de la discipline. Elle ne redéfinit pas l’avenir de la maison, mais elle lui permet au moins de se conjuguer au présent. Reste à voir si ce cap sera toujours tenu à l’automne, lors du prochain défilé de prêt-à-porter − le précédent consistait plutôt en une tentative de séduire un jeune public à travers une collaboration avec la série Euphoria. Des cascades de tulle « Pour moi, ce qui compte, c’est d’inventer de nouvelles silhouettes », dit Duran Lantink. Le trentenaire, propulsé il y a un an à la direction artistique de Jean Paul Gaultier, réussit haut la main l’exercice périlleux de la haute couture, sous le regard d’invités conquis et des salariés de l’atelier, venus dans leurs blouses blanches de travail observer le résultat de mois de labeur. Les jeux de distorsion, l’exagération des appendices ou le trompe-l’œil, signatures du Néerlandais, parviennent à twister l’univers Gaultier sans le dénaturer. Le corset, les seins obus, le denim que la griffe a introduit en haute couture dès 1997, le blouson de motard en cuir, le torse nu masculin qui caractérise les flacons du parfum à succès Le Mâle, le goût pour la saga Mad Max ou pour la figure de Marie-Antoinette dans sa version sulfureuse : les références à « Jean Paul », avec qui Duran Lantink entretient une vraie proximité, sont présentes mais extrémisées. Dans un décor d’un blanc éblouissant, au siège historique de la maison, rue Saint-Martin, 29 filles et 4 garçons s’avancent à tâtons et lancent au public des œillades dignes de favorite du roi, les cheveux ornés de nœuds dont les pans flottent dans leur sillage et invitent à la bagatelle. Des cascades de tulle jaillissent des jupes, des millefeuilles d’organza s’accumulent sur des robes, les hanches des vestes s’étirent bien au-delà du corps, des excroissances tubulaires surgissent d’un fourreau en plumes d’oie, un top en fourrure de perles paraît gonflé à l’hélium… Pour parvenir à de telles formes ont été employées maquettes en impression 3D, en polyuréthane ou en polyamide thermoplastiques. « Pour moi, ce qui comptait, c’était de trouver le juste milieu entre l’artisanat et la technologie », explique Duran Lantink avec enthousiasme, en pointant une robe-cloche bordeaux aux épaules et hanches pointues, dont la base a été imprimée en 3D puis rebrodée avec des restes de guipure violette de la collection automne-hiver 2008-2009 qui dormaient dans les tiroirs. Après deux collections de prêt-à-porter, d’abord poussive puis plus maîtrisée, cet essai démontre la maîtrise d’équilibriste à laquelle parvient le créateur, chaque look fusionnant à la fois le vocabulaire du retraité Jean Paul Gaultier et son style personnel, aussi efficace in situ que sur l’écran d’un smartphone. Les clientes de la maison, dont celles avec qui le designer discute de temps en temps en privé sur Instagram, peuvent se préparer à des mues sensationnelles. Valentin Pérez et Elvire von Bardeleben