Dans son atelier de Montreuil, en Seine-Saint-Denis, Ben Lignel, inspiré par une technique japonaise, concocte marmites en grès, barbecues et autres ustensiles de cuisine. Avec le goût du faire et du plaisir partagé. L’artisan façonne des pièces uniques, sans l’aide de machine. Photo Laura Stevens pour Télérama Par Estérelle Payany Publié le 27 juin 2026 à 15h30 Sur la girelle, un donabé — sorte de cocotte japonaise — pour deux personnes attend d’être poncé. L’odeur douce de l’argile humide flotte dans l’atelier montreuillois où Ben Lignel s’affaire avec Valentine, l’une des stagiaires, à façonner un longiligne barbecue de table en grès de plus de 80 centimètres. Après sept ans passés à pratiquer dans son arrière-cuisine, l’ancien bijoutier contemporain devenu potier vient de s’installer dans cette mini-manufacture où, sans l’aide de machine, il conçoit des pièces uniques aux caractéristiques techniques néanmoins identiques. Depuis qu’il s’est lancé, plus de deux cents pièces sont sorties de son four, entre « risottière » à poignées asymétriques, jarre à fermentation ou cuiseur à riz multicolores. Mais le donabé est bien celui qui a bouleversé sa vie : « Ma baleine blanche poursuivie pendant plusieurs années, qui m’a permis d’améliorer ma pratique. Je n’ai pas acheté ou mangé dans un donabé, j’ai eu directement envie de le fabriquer ! » Cette passion l’a percuté par hasard en 2018, alors qu’il était en Caroline du Nord pour enseigner dans un master d’études critiques sur l’artisanat. En feuilletant un livre japonais consacré aux ustensiles de cuisson, il découvre « ces marmites où les ingrédients sont déposés en éventail, sans jamais être touillés, comme une carte de repas déployée avant le service. Son emboîtage fait son étanchéité, qui permet de cuire rapidement, avec un frémissement soutenu ». De retour à Montreuil, il s’inscrit aux cours de la céramiste Fabienne Gilles, sa « sensei, sans qui rien n’aurait été possible », et met au point sa technique, où l’argile s’étire et s’abaisse dans des moules, sans recours à un bras de calibrage mécanique. Naissent ainsi des objets culinaires du quotidien, ou des modèles XXL mis à contribution dans des repas de quartier pour servir deux cents portions de risotto thaï à la crevette, asperges et coriandre : « J’aime cuisiner dans l’espace public, un parc ou une place, car ça permet de casser certaines divisions. Autour du plat s’échangent histoires de famille ou de migration, parfois tragiques, souvent émouvantes. » À lire aussi : Des archets sur mesure pour les violonistes du monde entier : Marie-Ève Geeraert, une artisane qui vibre pour son métier Pourtant, nulle nostalgie des marmites familiales chez Ben Lignel, élevé à Lyon et familier des restaurants historiques comme Bocuse ou la Mère Brazier — le nom de son barbecue lui fait même un clin d’œil. Parti aux États-Unis à 17 ans étudier l’histoire de l’art à Columbia et New York University, il apprend ensuite le design de meubles au Royal College of Art, à Londres. Devenu chargé de production de meubles de designeur pour une galerie où « les artisans [lui] ont appris [s]on boulot de designeur », il devient ensuite bijoutier contemporain, se mettant « au service du désir des gens pour leurs moments joyeux ». En parallèle, il enseigne à -Pékin, en Angleterre et aux États-Unis, puis à l’académie d’Art et de Design de Göteborg (Suède) dans un master en artisanat. « Non pas le design, mais l’écriture, la scénographie ou la communication, pour expliquer comment dire et montrer ce qui est fait. » Mettre les mains à la pâte, en poterie et en cuisine, a donné du corps et du goût à ses idées, lui qui interroge sans cesse les hiérarchies entre art, artisanat et production. « L’artisanat et la cuisine sont des milieux où la question de l’auteur est très diffuse. L’inventivité y est distribuée, collective et généalogique. Derrière mes fourneaux, je me sens accompagné par tous ceux qui m’ont transmis des gestes, ou avec qui j’ai cuisiné. Comme antidote à la célébration du génie créateur, je trouve ça pas mal. » Photo Laura Stevens pour Télérama Son objet : les cercles à pâtisserAtelier de potier ou de cuisinier ? Pinceaux, serre-joints, blocs à poncer et papier de verre voisinent sur les étagères et les établis. À leurs côtés, des balances — de cuisine et d’orfèvre — pour peser la terre ou les oxydes colorants. Ainsi que ces cercles en inox, de diamètres variés, tachetés d’argile, utilisés d’habitude pour préparer tartes, entremets ou vacherins glacés. Ben Lignel a détourné « à sa sauce » ces ustensiles de cuisine faisant office de calibres, pour découper la terre et vérifier la régularité intérieure des pièces, qui lissent aussi l’intérieur et lui donnent sa rondeur. Une confusion des genres et des outils qui fait voir autrement les estèques, spatules à lisser le grès qui, d’un coup, évoque la corne de pâtissier, permettant de travailler pâtes et crèmes. Une convergence féconde des pratiques culinaire et potière, avec le cercle comme trait d’union. Atelier Ben Lignel, 10, rue Eugène-Varlin, Montreuil (sur rendez-vous). satoc.sumupstore.com Restos & Loisirs Restos Artisanat Métiers d'art Cuisine & gastronomie Beau geste Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus