« Après tout, il y a une raison pour laquelle certaines personnes souhaitent coloniser la Lune, tandis que d’autres souhaitent danser devant elle comme si elle était une vieille amie »James Baldwin, Chassés de la lumière, 1972Petite récolte pour la 61e Biennale de Venise du côté des pavillons nationaux aux Giardini, mais généreuse année du côté du commissariat général assuré par Koyo Kouoh, qui a entre autres créé le centre d’art RAW Material Company en 2008 à Dakar, au Sénégal.Enfin une femme originaire d’Afrique — en fait suisso-camerounaise, puisque sa famille a émigré à Zurich lorsqu’elle n’avait que 13 ans et qu’elle a vécu entre Bâle et Dakar — a été nommée à la direction de cette prestigieuse Biennale fondée en 1895 ! Elle est la deuxième personnalité issue de la diaspora africaine à occuper cette fonction, après le célèbre Nigériano-Américain Okwui Enwezor, qui en assura l’orientation en 2015. Ajoutons qu’il s’agit seulement de la cinquième femme à accéder à ce poste… Le milieu artistique n’est pas aussi progressiste qu’il se l’imagine.

Malgré le décès de Kouoh le 10 mai 2025, à l’âge de 57 ans, le projet qu’elle avait lancé après sa nomination, le 17 octobre 2024, a pu être mené à bien grâce à son équipe : Gabe Beckhurst Feijoo, commissaire vivant à Londres ; Siddhartha Mitter, critique entre autres au New York Times ; Marie Hélène Pereira, commissaire berlinoise d’origine sénégalaise ; Rasha Salti, chercheuse née à Toronto, travaillant entre Beyrouth et Berlin ; et Rory Tsapayi, assistant de Kouoh basé au Cap, en Afrique du Sud. Ceux-ci lui rendent d’ailleurs hommage dans un texte où ils soulignent son attachement à des œuvres capables de produire de « l’enchantement ».Le milieu des arts en Occident semble donc s’ouvrir — lentement — à la complexité de la réalité planétaire en ce XXIe siècle qui tente tant bien que mal de trouver les moyens de se libérer de l’héritage de la colonisation et de la mondialisation économique. Il s’agit d’ailleurs de la Biennale la plus internationale que nous ayons vue — encore plus que celle de 2024 — et, pour une fois, le terme « international » peut être employé à juste titre, sans que nous ayons le sentiment que l’Occident a accaparé cette expression à des fins hégémoniques. Cette Biennale finalement réalisée par toute une équipe incarne, d’une certaine manière, l’idéal que la commissaire voulait réaliser, celui d’un monde où l’art et la collectivité permettent de transcender la destruction et la mort. À l’entrée de l’Arsenal, un poème de Refaat Alareer, tué à Gaza en 2023, donne le ton en rappelant comment les vivants doivent raconter l’histoire des morts afin de préserver, malgré tout, une possibilité d’espoir.Un thème intelligent et riche : In Minor KeysDans son texte de présentation, Koyo Kouoh explique son titre, que l’on peut traduire par « En mode mineur » : « Car, bien que souvent perdue dans la cacophonie anxieuse du présent, dans le chaos qui ravage le monde, la musique continue. Les sons de ceux qui produisent de la beauté en dépit de la tragédie, les airs des fugitifs qui se relèvent des ruines, les harmonies de ceux qui réparent des blessures et des mondes. »