25 juin 2026Aujourd'hui à 18:43Mise à jour à25 juin 2026 18:48Entré mardi au Panthéon, l’historien et résistant Marc Bloch pose une réflexion profonde sur les aveuglements collectifs, les défaillances des élites et l’incapacité des sociétés à comprendre le monde qui change. Une leçon que l’actualité ne cesse de confirmer…Le résumé• Marc Bloch relit la débâcle de 1940 comme une faillite collective: élites aveuglées, commandement vertical, incapacité à penser une guerre nouvelle.• "L’Étrange Défaite" devient une grille de lecture des sociétés qui ne voient plus le monde changer.• IA, guerre, climat: nos démocraties sont confrontées au même défi d’adaptation...Marc Bloch appartient à cette catégorie rare d’intellectuels dont l’œuvre semble gagner en actualité avec le temps. Historien du Moyen Âge, il participe, en 1939, et malgré son âge, à la campagne de France comme officier. Il observe ainsi la défaite de l’intérieur, au contact direct des réalités militaires et administratives. De cette expérience traumatisante, il va tirer son grand livre: "L'Étrange Défaite". Écrit dans l’urgence des événements qui suivirent la débâcle de 1940, cette œuvre n’a sans doute jamais été aussi actuelle.Bloch n’y cherche ni des boucs émissaires ni des explications simplistes. Il livre au contraire une analyse implacable de ce qu’il appelle une faillite collective. La défaite militaire n’est pas, selon lui, seulement le résultat de la supériorité allemande; elle révèle surtout les faiblesses profondes des élites politiques, administratives et militaires françaises. "Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom se sont montrés incapables de penser cette guerre", écrit-il. MARC BLOCH : 5 leçons de "L'Étrange défaite" pour la France d'aujourd'huiL’absence de responsabilitéIl décrit un système de commandement excessivement vertical, prisonnier de ses habitudes, incapable de faire circuler l’information et d’encourager l’initiative. Il souligne également un autre trait frappant: l’absence de responsabilité assumée par les dirigeants. Chacun cherche à reporter la faute sur un autre échelon de la hiérarchie, sur les circonstances ou sur les insuffisances de ses voisins, mais rares sont ceux qui reconnaissent leur propre part dans l’échec collectif.Pour Bloch, cette incapacité à rendre compte de ses décisions et à assumer ses erreurs constitue elle-même un symptôme de la crise du commandement. Par ailleurs, il montre comment des responsables ont continué à penser la guerre avec les catégories du passé alors même que sa nature avait changé. Bloch montre bien que l’aveuglement ne réside pas dans l’ignorance des faits, mais dans l’incapacité à en tirer les conséquences. Chacun voyait les transformations en cours, mais trop peu étaient capables de remettre en cause les certitudes acquises.Au Panthéon, Emmanuel Macron a rendu hommage à Simonne et Marc Bloch, historien, soldat et résistant assassiné par la Gestapo en 1944. ©AFP Inadaptation collectiveCette critique dépasse largement le cadre militaire. Bloch met en lumière un phénomène récurrent dans l’histoire: le décalage entre la vitesse des transformations du monde et la lenteur des institutions chargées d’y répondre. Lorsqu’une organisation se satisfait de ses succès passés, lorsqu’elle privilégie la conformité à l’innovation ou l’obéissance à l’initiative, elle risque de devenir incapable de percevoir les ruptures qui s’annoncent. La défaite de 1940 apparaît alors comme un cas exemplaire d’inadaptation collective face à un changement de paradigme.C’est précisément pour cette raison que la lecture de "L'Étrange Défaite" paraît aujourd’hui plus que nécessaire. Au-delà du cas français de 1940, Bloch a analysé les mécanismes intellectuels et institutionnels qui conduisent une société à ne plus comprendre le monde qui change autour d’elle. C’est cette intuition qui confère à son œuvre une portée universelle.En tenue d'apparat, les soldats portent les cénotaphes de Marc Bloch et de Simonne Vidal au cœur du Panthéon. ©via REUTERSUne leçon pour notre époqueNos démocraties sont aujourd’hui confrontées à des mutations d’une ampleur phénoménale. Si Marc Bloch observait notre époque, il y reconnaîtrait sans doute plusieurs des mécanismes qu’il avait identifiés en 1940. Et au-delà de ce point, il est clair que l’intelligence artificielle, le retour de la guerre en Europe ou encore le changement climatique constituent autant de défis qui exigent de nouvelles manières de penser et d’agir.La question posée en son temps par Bloch demeure donc d’une saisissante actualité: nos institutions, nos élites et nos habitudes intellectuelles sont-elles capables de comprendre suffisamment vite les transformations du monde pour s’y adapter?Marc Bloch en quelques livres"L’Étrange Défaite"Écrit après la débâcle de 1940, publié en 1946. Une autopsie sévère des aveuglements militaires, politiques et sociaux qui ont conduit à l’effondrement français."Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien"Son testament intellectuel. Bloch y défend une histoire fondée sur l’enquête, le doute méthodique, la comparaison et le refus des explications faciles."Les Rois thaumaturges"Publié en 1924. Un livre majeur sur la croyance dans le pouvoir guérisseur des rois, devenu classique de l’histoire des mentalités."La Société féodale"Grande synthèse sur le Moyen Âge, la spécialité de ce médiéviste, attentive aux liens de dépendance, aux structures sociales et aux formes de pouvoir.Plaque funéraire visible au cimetière du Bourg-d’Hem, dans la Creuse. ©AFPPour aller plus loinOlivier Lévy-Dumoulin, "Marc Bloch"Une biographie récente qui relie le savant, le professeur et le citoyen.Carole Fink, "Marc Bloch. Une vie au service de l’histoire"Une biographie de référence pour comprendre son époque, son œuvre et son engagement.Florian Mazel, "Marc Bloch: l’histoire en résistance"Un essai récent qui replace Bloch au croisement de l’histoire savante, de l’engagement intellectuel et de la Résistance, en montrant combien sa méthode reste une arme critique pour notre temps.Florian Mazel - Marc Bloch : l'histoire en résistance