Cet article vous est offert Pour lire gratuitement cet article réservé aux abonnés, connectez-vous Se connecter Vous n'êtes pas inscrit sur Le Monde ? Inscrivez-vous gratuitement Débats Débats Débats Histoire Histoire Histoire Éditorial Le Monde Le résistant courageux jusqu’au sacrifice de sa vie, qui a fait son entrée au Panthéon mardi 23 juin, personnifie nombre des vertus que la République entend célébrer. A l’heure du retour des nationalismes, de la xénophobie, du racisme et de l’antisémitisme, ses messages sont plus que jamais d’actualité. Publié aujourd’hui à 09h45, modifié à 10h03 Temps de Lecture 2 min. De Simone Veil à Missak Manouchian et de Robert Badinter à Joséphine Baker en passant par Maurice Genevoix, chacune des personnalités entrées au Panthéon sous les deux quinquennats d’Emmanuel Macron était porteuse de messages adressés à notre époque. Mais aucune sans doute n’associait autant d’avertissements et de symboles que Marc Bloch, reçu, mardi 23 juin, parmi les grands hommes, au cours d’une cérémonie présidée par le chef de l’Etat. Plus de quatre-vingts ans après qu’il a été fusillé dans le dos par la Gestapo, le 16 juin 1944, près de Lyon, la personnalité de l’historien, ses analyses, ses engagements et l’ensemble de son œuvre peuvent être considérés comme des références lourdes de sens pour la France contemporaine. Entre le citoyen profondément républicain, le soldat, patriote mais hostile au nationalisme, l’universitaire promoteur d’une histoire vivante, ouverte sur les sciences sociales, le résistant courageux jusqu’au sacrifice de sa vie, Marc Bloch personnifie nombre des vertus que la République entend célébrer. C’est dans L’Etrange défaite, récit de la débâcle de 1940, écrit sur le vif entre juillet et septembre 1940, où l’historien se transforme en témoin, que se manifeste avec le plus d’acuité cet amour de la France républicaine et de la vérité, fût-elle déplaisante, voire tragique, dont il a fait le fil conducteur de sa vie. La dénonciation de l’impréparation militaire, et plus largement de la « sclérose mentale » des décideurs, de la monopolisation des grands corps de l’Etat par les fils de notables et de la défaillance des classes dirigeantes affolées par le Front populaire et sourdes aux revendications du peuple, sonne évidemment à nos oreilles d’Européens menacés à la fois par une vague d’extrême droite et par le retour des guerres d’agression. Mais le message de l’historien pour aujourd’hui se déploie aussi dans bien d’autres domaines. Son analyse du mensonge et de l’imposture comme instruments de manipulation de l’opinion, et comme vecteurs de craintes, de haines et de préjugés, sonne juste à l’heure des « vérités alternatives » et des fake news. La revendication de sa judéité et de son athéisme, celle de l’absolue compatibilité entre sa qualité de juif et son attachement à la France, appelle au rejet de toute essentialisation, un autre danger de notre époque, et à la reconnaissance des identités composites. A l’heure du retour des nationalismes, de la xénophobie, du racisme et de l’antisémitisme, alors que se déploient des offensives contre les savoirs, il est troublant de constater la multiple actualité des messages de Marc Bloch et l’urgence à les écouter pour en tirer les conséquences. Les tentatives de récupération du message généreux, exigeant et subtil de ce résistant juif, martyr du nazisme, par des leaders d’extrême droite comme Jordan Bardella sont indécentes. Emmanuel Macron a eu raison de le rappeler, mardi soir, « ceux qui se proclament plus français que vous (…) sont toujours les premiers à sacrifier la France aux intérêts de puissances hostiles ». Si une panthéonisation comme celle, très bienvenue, de Marc Bloch a un sens au-delà de la célébration symbolique, celui-ci consiste à mettre en garde contre tous ceux qui, en mettant en scène des débats et des « solutions » simplistes dans une France tentée par le déclinisme, en désignant des boucs émissaires, en méprisant le peuple ou en affichant leur complicité avec les ennemis de la démocratie, préparent d’autres « étranges défaites » pour le pays. Le Monde