Portland, États-Unis. Mikal vit depuis toujours dans la misère avec ses parents. Filmé pendant huit ans par la Norvégienne Monica Strømdahl, il est le héros du poignant documentaire “Mikal, grandir et s’en sortir”, à voir sur Arte. Dès sa naissance, Mikal a vécu dans une chambre d’hôtel, les relents d’alcool et la fumée de cigarette. Photo Monica Strømdahl/Arte Par Marie-Hélène Soenen Publié le 24 juin 2026 à 13h00 «Le taux de pauvreté officiel aux États-Unis est de 11,5 %. Ce qui correspond à environ trente-quatre millions de personnes. » « Près d’un enfant sur dix vit dans un ménage dont au moins un parent est alcoolique. » Ces données s’impriment sur fond noir, inconcevables, abstraites, jusqu’à ce qu’apparaisse le visage d’un tout jeune ado aux cheveux longs. « Je suis l’un d’entre eux », lâche Mikal, regard doux planté dans la caméra. C’est la vie précaire de ce garçon américain et de ses parents que la Norvégienne Monica Strømdahl a choisi de raconter dans un bouleversant premier long métrage documentaire, Mikal, grandir et s’en sortir. Un film aussi rude que beau, qui dépeint la réalité de familles toujours plus nombreuses à vivre dans des hôtels bon marché, faute de pouvoir accéder au marché immobilier. Photographe de formation, la réalisatrice documente depuis 2005 cette Amérique des laissés-pour-compte, de New York à Los Angeles, en passant par Portland. C’est là, dans la plus grande ville de l’Oregon, qu’elle rencontre en 2017 Tanya, Jason et Mikal, alors âgé de 11 ans. Fidèle à sa méthode, elle séjourne dans l’hôtel plusieurs semaines avant de leur demander l’autorisation de sortir son appareil photo. « J’ai d’abord pensé qu’un portrait de Mikal suffirait à représenter la famille. Je suis passée à autre chose, mais je n’ai jamais pu les oublier », se souvient Monica Strømdahl, qui retourne les voir l’année suivante. Bluffée par la « force intérieure » de Mikal, elle ressent pour la première fois le besoin de le filmer. « Je me suis dit que si quelqu’un, parmi tous ceux que j’avais rencontrés, devait briser le schéma transgénérationnel, c’était bien ce garçon intelligent, mature et résilient, si jeune et déjà déterminé à se construire une vie meilleure, pour lui et ses futurs enfants. » Mikal dans le couloir de l’hôtel où il a fait ses premier pas : son plus grand souhait est que ses parents arrêtent enfin de boire. Photo Monica Strømdahl/Arte Tanya et Jason, tous deux dépendants à l’alcool, acceptent la caméra, espérant faire bouger les lignes en montrant que leur situation est inextricable. Pendant trois ans, la Norvégienne se glisse dans leur quotidien et capte aussi bien les marques d’affection que les engueulades, l’ivresse et la dèche, avec bienveillance et pudeur. « Le film devait être aussi proche de la réalité que possible, mais il fallait aussi que Mikal et sa famille puissent l’assumer le reste de leur vie », explique-t-elle, évoquant les nombreux questionnements éthiques qu’elle soumet à des psychologues tout au long du projet, jusqu’à la sortie du film, en 2025, année de la majorité de Mikal. « C’est une famille vulnérable, je leur ai laissé le contrôle en demandant leur consentement en continu pendant ces huit ans. » À lire aussi : En France, le mal-logement et la précarité explosent : le résultat désastreux de la casse du parc social Si Mikal est si spécial à ses yeux, c’est qu’il est le seul enfant qu’elle ait rencontré, en douze ans de voyages aux États-Unis, à vivre dans la même chambre d’hôtel depuis sa naissance. Elle choisit donc d’adopter son point de vue et de tourner la quasi-totalité du film dans cette pièce exiguë chargée de fumée de cigarette et de relents d’alcool, un espace chaotique où cohabitent lumière et noirceur. « Il a grandi entre ces quatre murs et fait ses premiers pas dans les couloirs de cet hôtel. C’est son seul refuge », souligne la réalisatrice. Sans voyeurisme ni misérabilisme, les plans serrés rendent compte de l’atmosphère suffocante, que l’adolescent exprime avec ses propres mots : sa détresse devant sa mère en perdition, la négligence parentale qu’il subit, son manque de perspectives. « Mikal est souvent obligé de se comporter en adulte, mais sans aucune possibilité de changer la situation ou de s’en échapper. Je ne voulais donc pas que le spectateur puisse s’échapper non plus. » Ni qu’il identifie la ville : aucune importance pour la photographe, qui a observé des vies similaires aux quatre coins des États-Unis. Monica Strømdahl a vu le profil de la clientèle de ces hôtels modestes changer à mesure que le coût de la vie explosait et que la crise du logement s’intensifiait. « Avant, ces lieux étaient occupés par des personnes marginales, au bord de la clochardisation. On y voit désormais de plus en plus de familles, des gens avec un revenu et un casier judiciaire vierge, mais incapables de payer un logement. » En Norvège, la réalisatrice montre le documentaire à des associations qui viennent en aide aux familles confrontées à la dépendance. « Notre modèle social a beau être bien plus favorable que celui des États-Unis, les travailleurs sociaux norvégiens m’ont dit qu’ils rencontraient des Mikal tous les jours. Nous devons nous rappeler que des enfants grandissent dans l’instabilité partout, pas seulement à l’autre bout du monde. Mikal est un enfant qui veut juste être soigné et aimé, son histoire résonne de manière universelle. » À lire aussi : En France, “le processus de pauvreté et d’exclusion est déjà très nettement à l’œuvre chez les enfants” Mikal et son chat, Smokey. Photo Monica Strømdahl/Arte Dans ce sombre tableau, Monica Strømdahl parvient à restituer ce qui l’avait d’abord convaincue qu’un documentaire était possible. Les gestes d’amour d’une mère « très heureuse que [son fils soit] entré dans sa vie », le soin et la tendresse apportés par Mikal à son chat, Smokey, ou le dialogue permanent noué entre parents et enfant. En 2020, Tanya est retrouvée noyée dans la baignoire de la chambre, et le tournage s’interrompt pour dix mois, rendu impossible par le choc de la tragédie et la pandémie de Covid-19. Lorsque Monica Strømdahl finit par les rejoindre, en 2021, Jason et Mikal font leurs cartons, et la caméra quitte enfin les quatre murs de l’hôtel. « C’était trop dur pour eux de continuer à vivre dans cet endroit habité par le souvenir de Tanya. Ils avaient besoin d’un nouveau départ. » Après la mort de son épouse, Jason arrête de boire, trouve un nouvel emploi, épargne de l’argent et s’investit pleinement dans son rôle de père. Dans l’une des dernières scènes, tournée dans des hauteurs boisées, père et fils surplombent le paysage, enlacés, contemplant l’horizon. « Le film se termine sur une note positive, parce que la vie de Mikal s’est améliorée, mais aussi pour exprimer tout l’espoir que j’ai pour lui », commente Monica Strømdahl. Le jeune homme a fini le lycée avec de bonnes notes, a trouvé un job et s’apprête à passer le permis de conduire. Il a presque 20 ans, et sa nouvelle vie va commencer. Mikal, grandir et s’en sortir, mardi à 0.35 sur Arte et sur Arte.tv Découvrir la note et la critique “Mikal, grandir et s’en sortir” : un documentaire aussi rude que beau sur une enfance dans la pauvreté Télévision Enfants États-Unis Pauvreté Documentaire Droits des enfants Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus