Élu à l’unanimité, le chef italien, lui-même ancien violoniste, entend clore l’affaire de violences sexuelles et sexistes qui avait traumatisé les instrumentistes. Et ouvrir l’orchestre au répertoire germanique du XIXᵉ siècle. Antonello Manacorda prendra officiellement ses fonctions à la rentrée 2027. Photo Thomas Rabsch Par Sébastien Porte Publié le 19 juin 2026 à 17h59 Il est Italien, parle un français parfait, vit en Allemagne depuis vingt-six ans et sa mère est d’ascendance bretonne. Antonello Manacorda, 56 ans, vient d’être désigné nouveau directeur musical des Siècles, et possède déjà toute la tonalité européenne avec laquelle il entend faire résonner le répertoire de cet ensemble indépendant, spécialisé dans l’interprétation historiquement informée de la musique, classique à post-romantique — démarche visant à reproduire l’image sonore la plus proche possible de celle que le public percevait des œuvres au moment de leur création. Dès l’annonce de sa désignation, ce matin, lors d’une conférence presse au Théâtre des Champs-Élysées, où l’orchestre est en résidence depuis 2022, il indiquait ainsi vouloir « explorer plus particulièrement le répertoire germanique du XIXᵉ siècle », quand jusqu’ici Les Siècles avaient surtout creusé le sillon français. « Mon rêve est de monter des symphonies de Mahler avec les instruments de son époque, jouées sur des cordes en boyau, des cors et hautbois viennois. » Surtout, sa nomination vient clore un épisode houleux et douloureux de la vie des Siècles, celui de l’affaire François-Xavier Roth. L’Italien succède en effet au fondateur et directeur historique qui, en mai 2024, avait dû mettre fin à sa carrière après des révélations concernant la diffusion de messages à caractère sexuel depuis son téléphone portable auprès de ses musiciennes et musiciens — en particulier des photos de ses parties intimes. Des faits qu’il avait reconnus, et dont il s’était excusé. Aucune plainte n’avait alors été déposée. À lire aussi : Affaire François-Xavier Roth, un mois après : un chef effacé, un orchestre fragilisé « Un nouveau chapitre s’ouvre pour l’orchestre, se félicite, soulagée, Hélène Mourot, premier hautbois solo, même si cela n’enlève rien aux souffrances que nous avons vécues ces derniers temps, soit du fait des agissements [de l’ancien directeur musical] que certains d’entre nous ont directement subis, soit par les amalgames et la confusion que cette affaire a générés. L’ensemble a été beaucoup malmené. Sans compter la peur que nous avons eue de perdre notre travail. » Si le contact est désormais totalement coupé avec Roth, le courant avec son successeur semble, lui, être très bien passé, dès la première rencontre à l’automne 2025, lors d’une série de concerts à Amsterdam, Bruges, Tourcoing et Paris, où Manacorda avait dirigé comme invité. « Je garde le souvenir de concerts ultra vivants », poursuit la musicienne, qui salue son « engagement physique » dans la musique, sans verser pour autant dans la « gesticulation » — « On est loin de ces chefs de 20 ans qui se regardent diriger dans la glace. » En plus, ayant été lui-même musicien du rang — il a été premier violon du Mahler Chamber Orchestra, fondé par Claudio Abbado —, il connaît bien le métier de ses troupes, ajoute-t-elle. Et pour avoir été longtemps un pilier de cet ensemble atypique, caractérisé par un fonctionnement horizontal autogéré, sans lieu de résidence fixe, « il connaît bien aussi le modèle des orchestres indépendants non permanents ». « Ses propositions musicales sont d’une exigence très poussée, et en même temps, très respectueuses des musiciens. » Résultat : son nom a été validé à l’unanimité des membres de l’orchestre. « Un vote à la nord-coréenne qui veut dire beaucoup de choses », s’amuse Enrique Thérain, son délégué général. Antonello Manacorda avec l’orchestre Les Siècles au Muziekgebow à Amsterdam en octobre 2025. Photo Sabine Van Nistelrooij Formé auprès du pédagogue finlandais Jorma Panula, qui a taillé nombre de baguettes de stature internationale, Antonello Manacorda occupait ces dernières années le poste de directeur musical à la Kammerakademie de Potsdam. Parallèlement, il était l’invité régulier de formations de renom — Cleveland Orchestra, Philharmoniker de Berlin, Accademia Nazionale di Santa-Cecilia à Rome, Gewandhaus à Leipzig. D’Abbado, dit-il, il a hérité non pas un apprentissage de la direction stricto sensu, mais une compréhension globale de la musique : « Comment regarder une partition, comment se préparer, quelle attitude adopter face à ce texte, comme face à toute création artistique. » Sans doute le maestro lui a-t-il aussi légué sa vision démocratique de la musique symphonique, tant dans la diffusion des œuvres auprès du public que dans la relation du chef avec les pupitres. C’est sur cet aspect qu’il a le plus insisté dans la présentation de son projet, comme pour conjurer les vibrations de toute-puissance que son prédécesseur a pu répandre avant lui à travers ses abus. « Un orchestre est une microsociété démocratique, je vois donc le chef d’orchestre comme une personnalité hautement démocratique. Je développerai par exemple des comités de musiciens qui auront une véritable fonction décisionnaire. » Antonello Manacorda prendra officiellement ses fonctions à la tête des Siècles à la rentrée 2027, avec une nouvelle production de Thaïs, de Massenet, au Théâtre des Champs-Élysées. Dans l’intervalle, la direction sera assurée par divers invités, tels Susanna Mälkki, Pierre Bleuse, Renaud Capuçon ou Speranza Scappucci, mais aussi, lors d’une tournée allemande en décembre sur un programme Saint-Saëns / Debussy, Manacorda lui-même. Musique Classique et Opéra Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
Nommé chef d’orchestre des Siècles, Antonello Manacorda tourne la page de l’affaire Roth
Élu à l’unanimité, le chef italien, lui-même ancien violoniste, entend clore l’affaire de violences sexuelles et sexistes qui avait traumatisé les instrumentistes. Et ouvrir l’orchestre au répertoire germanique du XIXᵉ siècle.
Antonello Manacorda, 56 ans, nommé directeur des Siècles, succède à Roth après le scandale sexuel de mai 2024 ; entrée en fonction 2027. Il établit une gouvernance démocratique avec comités décisionnaires et explore le répertoire germanique du XIXe siècle, marquant un tournant organisationnel pour l'orchestre.









