La réjouissante désignation d’Elim Chan au poste de directrice musicale de l’Orchestre symphonique de San Francisco semble avoir entraîné un jeu de dominos avec des nominations qui s’enchaînent à Los Angeles, à Munich et à Genève. Les chefs confirmés semblent tirer profit de cette nouvelle distribution des cartes.L’année 2026 sera peut-être celle d’une bascule. Celle menant à une sorte de stabilisation de certaines positions et réputations. Si, dans les dix dernières années, les nominations « électrochocs », très inattendues, se sont succédé, par exemple Gustavo Gimeno à Toronto, ou Jader Bignamini à Detroit, tous deux des chefs de relativement peu d’expérience pour des orchestres de ces calibres, l’arrivée de Daniel Harding au Philharmonique de Los Angeles, la désignation de Petr Popelka à l’Opéra d’État de Bavière et l’union entre l’Orchestre de la Suisse romande et Tugan Sokhiev sont des signes d’une montée en puissance de chefs quadragénaires précédés de solides réputations.Savoir-faireOn ne peut pas saisir l’importance des trois dernières grandes nominations dans le monde musical sans revenir à une formule qui illustrait notre compte rendu récent du concert du pianiste Dang Thai Son : « Avec Dang Thai Son, le savoir-faire a toujours primé le faire savoir. » La reconquête du savoir-faire sur le faire savoir va être le grand défi de la musique classique pour les dix prochaines années. Le pouvoir des relations publiques qui imposent des « valeurs », parfois fausses, comme des évidences est devenu une lame de fond d’autant plus dangereuse que les garde-fous (sources médiatiques crédibles pesant le vrai et le faux) se font nettement moins nombreux. C’est alors la force du storytelling (mise en récit ou accroche narrative) qui s’impose.L’Orchestre philharmonique de Los Angeles a mis trois ans à trouver une personne pour remplacer Gustavo Dudamel, mais l’accroche narrative était invariable ; cela va être, cela sera une femme. Les trois noms qui revenaient souvent étaient Mirga Gražinytė-Tyla, Susanna Mälkki et Elim Chan. C’est curieux de constater qu’« on » voit Susanna Mälkki absolument partout, y compris au début du processus à Montréal, mais que les orchestres concernés ne semblent pas intéressés. Quant à Mirga Gražinytė-Tyla, des conjectures remplissent les colonnes des journaux, mais sans suite à son mandat de Birmingham, qui pourtant est, avec Oslo, le meilleur orchestre tremplin de la terre. Elim Chan, cheffe aux immenses qualités, avait donc quasiment course gagnée à Los Angeles auprès des pronostiqueurs.Ce n’est pas un hasard qu’Elim Chan se retrouve à San Francisco, où elle aura les coudées franches, ce qu’elle souhaite. La structure, à Los Angeles, affuble Daniel Harding d’une cheffe en résidence, Anna Handler, partie prenante de l’équipe de direction artistique, tout comme Esa-Pekka Salonen (directeur créatif), John Adams (chaire de création) et Emmanuelle Haïm (artiste collaboratrice — XVIIe et XVIIIe siècle). Bref des copilotes artistiques pour l’Anglais, devenu en parallèle pilote de ligne chez Air France et directeur musical de l’Académie Sainte-Cécile de Rome. Ce qui est notable, c’est que le Philharmonique de Los Angeles, une fois l’option Elim Chan évanouie, ne se soit pas accroché à ce qu’« on » attendait de lui. À Paris, où il fut directeur, Harding a laissé de très bons souvenirs.Fulgurante ascensionL’Orchestre de la Suisse romande s’est associé à Tugan Sokhiev au bon moment. Il est « chef principal et conseiller artistique » et ne passera que six semaines à Genève, mais sa carrière, qu’il a sauvée en démissionnant de son poste de directeur musical du théâtre Bolchoï à Moscou en mars 2022, à la suite de l’invasion russe en Ukraine, est en pleine renaissance. En mars 2022, Sokhiev avait démissionné le même jour de son poste à Toulouse en France, exaspéré par les exigences du maire de la ville lui demandant de prendre publiquement position sur la guerre. En refusant de choisir entre la France et la Russie, en rejetant les ultimatums politiciens, en écrivant une lettre ouverte admirable, en se retirant pour un temps et en s’exprimant à travers la musique, Sokhiev a gagné un grand respect. Il est un invité régulier, cette saison, du Philharmonique de Vienne, dont il dirigera le prochain Concert du Nouvel An.À 40 ans, le Tchèque Petr Popelka a une carrière fulgurante et exemplaire. Ce contrebassiste d’élite (Staatskapelle de Dresde) dirige depuis 2016, a remporté un prix de direction en 2017, est devenu chef résident à l’Orchestre de la NDR de Hambourg, puis chef de l’Orchestre de la Radio de Prague. Son entrée dans le monde du disque (une intégrale Smetana) a été fulgurante (Diapason d’or de l’année). Il a été nommé en 2024 chef principal de l’Orchestre symphonique de Vienne, qu’il quittera en 2029 pour devenir directeur général de la musique à Munich. Tous l’adorent et le réinvitent. Et certains le verraient bien à l’Orchestre de Cleveland, l’un des « Big 5 » américains, qui nous doit une nomination sous peu. Maintenant que Pittsburgh a sécurisé Manfred Honeck jusqu’en 2033, on sait que ce ne sera pas ce dernier qui succédera à Franz Welser-Möst.
Popelka, Sokhiev et Harding, heureux élus parmi les chefs d’orchestre
Des nominations à des postes de directeurs musicaux misent sur des valeurs sûres.
Quatre chefs de réputation établie sont nommés aux grandes institutions de 2026 : Chan (San Francisco), Harding (Los Angeles), Popelka (Munich) et Sokhiev (Genève). Ce mouvement signale que le « savoir-faire » prime enfin sur le « faire savoir », après dix ans où le storytelling prédominait.







