Pendant dix-huit ans, le cinéaste persan a filmé ses nièces élevées dans une famille traditionnelle iranienne. Il en a tiré un documentaire émouvant, véritable “réflexion sur la représentation et la place des femmes en Iran”. Entretien. Massoud Bakhshi, réalisateur de « Toutes mes sœurs », actuellement en salles. Photo Hans Klaus Techt/ APA-Images via AFP Par Frédéric Strauss Publié le 05 juin 2026 à 17h00 Devenu réalisateur de documentaires après avoir été critique de cinéma pendant sept ans, Massoud Bakhshi a tourné, en 2012, un premier long métrage demeuré interdit en Iran, Une famille respectable, puis Yalda, la nuit du pardon (2019). Parallèlement, il a filmé ses nièces, trois petites filles qu’il a regardées grandir de 2007 à 2025. Rassemblées dans Toutes mes sœurs, ces images émouvantes et étonnantes dépassent le cadre familial pour raconter un moment crucial du pays : né en 1972, le réalisateur observe l’enfance d’une nouvelle génération, cette jeunesse iranienne qui s’affirme aujourd’hui, tout particulièrement les femmes. Un témoignage et un geste de cinéma importants, sur lesquels il revient. Lire la critique “Toutes mes sœurs” : en Iran, dix-huit ans d’interdits filmés dans l’intimité familiale En filmant vos nièces, vous avez respecté certains interdits qui existent en Iran, comme le fait de ne pas montrer leur corps ni leurs cheveux. Pourquoi ?J’ai été rattrapé par une question morale, je me suis demandé si j’allais pouvoir montrer ce film. Je l’ai commencé presque comme un « home movie », mais le temps qui passe a raconté quelque chose de plus, comment ces petites filles devenaient des femmes. J’ai décidé moi-même de couper toute image de leur corps à partir de l’âge de 9 ans, comme le font la télévision iranienne et les médias officiels : ils suppriment les cheveux et le corps féminin pour montrer une image légale des femmes. Vous vous êtes soumis à la loi pour mieux la dénoncer ?On peut dire cela. C’est une façon d’énoncer et de dénoncer ce qu’est l’image officielle quand on filme des femmes, les limites qui sont imposées. Toutes mes sœurs est une réflexion sur la représentation et la place des femmes en Iran. C’est un choix de mise en scène. J’ai concentré l’image sur mes nièces. Je ne montre rien de la famille et de la société. Mais ce que je dis moi-même au début de ce documentaire est vrai aussi : avant tout, je ne veux pas créer de problème pour mes nièces. C’est un film très personnel, je ne l’ai pas présenté à la censure en Iran car je ne pense pas que nous pourrons avoir l’autorisation de le montrer, mais si, un jour, les autorités le voient, elles pourront constater que je n’ai rien fait contre la loi. Vos nièces grandissent dans une famille très traditionaliste mais finissent par se reconnaître dans le mouvement Femme Vie Liberté. Comment est-ce arrivé ?C’est arrivé très naturellement, comme pour toute la jeunesse en Iran. C’est l’expression d’une simple demande de pouvoir choisir un mode de vie qui leur ressemble, différent de celui des parents et des grands-parents. Mon film montre comment ces petites filles grandissent et n’acceptent pas forcément les opinions des générations précédentes. Elles veulent s’engager dans le mouvement des jeunes de leur génération et disent bien que ça n’a rien à voir avec la religion, qu’il s’agit de lutter contre l’oppression. Elles sont très réservées mais quand elles s’expriment, on voit qu’elles ont une vision très claire de leur pays. Quand je deviens trop pessimiste, je vais parler avec les jeunes Iraniens, et je me dis ensuite : je n’ai pas le droit de désespérer. C’est peut-être aussi grâce à vous et à ce film qu’elles s’affirment ?Sûrement. Dès que j’ai commencé à les filmer, je leur ai posé des questions, et ensuite ce sont elles qui ont posé des questions à leur grand-mère. Quand j’étais petit, j’avais un oncle qui faisait des études de cinéma et qui nous filmait, moi et mon frère, avec une caméra super-huit. Il envoyait ces films en Allemagne, où se trouvait le laboratoire Agfa qui pouvait les développer, mais c’était la période de la guerre entre l’Iran et l’Irak, et les films de mon oncle ne lui revenaient jamais. J’avais donc des tas d’images perdues de mon enfance et je pense que j’ai, inconsciemment, voulu retenir les images d’une autre enfance en enregistrant celle de mes nièces. Massoud Bakhshi : « L’enfance et l’adolescence sont des moments de la vie très étouffants en Iran, tout se passe entre les murs d’une maison. » Amour Fou Vienna/Sampek Productions/Brave New Work/Bon Gah L’impression de confinement et d’étouffement que donnent ces images fait parfois peur…L’enfance et l’adolescence sont des moments de la vie très étouffants en Iran, tout se passe entre les murs d’une maison. C’est seulement après le bac qu’on découvre le monde extérieur, avec les sœurs qui ont gagné la liberté de sortir. Mon film traite le sujet de la peur. La grand-mère raconte qu’elle a grandi dans la peur, la peur de l’enfer et la peur de tout, finalement, comme elle dit elle-même. Les sœurs, elles, n’ont pas peur. Elles sont de cette génération qui veut aller vers l’avenir. Mais est-il encore possible de croire en l’avenir, aujourd’hui, en Iran ?Je le pense, et c’est pourquoi je vais rentrer dans mon pays. L’Iran est en évolution constante. La jeunesse iranienne va continuer à changer les choses. Cela prend beaucoup de temps. La guerre menée par les États-Unis bloque ce changement, qui ne peut se faire que de l’intérieur. La jeunesse refuse la violence. Cette violence existe encore, malheureusement. Mais ça aussi, ça changera. Ça fait deux siècles que les Iraniens luttent pour la liberté. C’est très difficile, c’est sanglant parfois, mais ça arrivera. J’ai parlé, avant de venir en France, avec des jeunes entre 20 et 30 ans, à Téhéran. Ils étaient très tristes mais ils gardent un espoir, même très vague, parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. C’est dur mais c’est positif. Cette jeune génération ne veut pas quitter le pays. À lire aussi : En Iran, l’avocate Nasrin Sotoudeh arrêtée : “En dépit de la guerre la répression et la terreur n’ont pas diminué” L’avenir est flou mais, eux, ils sont déterminés. Quand je deviens trop pessimiste, je vais parler avec les jeunes Iraniens, et je me dis ensuite : je n’ai pas le droit de désespérer. C’est une sorte de condamnation aussi, on est condamnés à espérer. Au début de mon film, on est dans le noir avec les deux sœurs, on voit à peine leurs visages. À l’opposé de ce noir, il y a la blancheur du brouillard où je les filme à la fin, sur la montagne. Elles étaient vraiment émues d’arriver pour la première fois de leur vie au sommet de cette montagne et de voir Téhéran depuis là-haut. C’est une scène absolument documentaire mais elle a une dimension métaphorique. Elle parle d’une émancipation et dit que, malgré toutes les difficultés qui existent aujourd’hui en Iran, l’avenir s’éclaircit. r Toutes mes sœurs, de Massoud Bakhshi. En salles. Cinéma Iran Cinéma iranien Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
“La jeunesse iranienne va continuer à changer les choses” : Massoud Bakhshi, réalisateur de “Toutes mes sœurs”
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