À la Biennale de Venise, le pavillon grec s’est transformé en "Escape Room" antifasciste. Mandaté pour représenter la Grèce, l’artiste Andreas Angelidakis y retourne le dispositif contre lui-même.Le résuméLe pavillon grec transforme la caverne de Platon en "Escape Room" queer et antifasciste.Andreas Angelidakis y démonte les récits nationalistes, la post-vérité et les images manipulées.Incommodante mais forte, l’œuvre retourne le pavillon national contre lui-même.Dans une Biennale de Venise qui a rapatrié la Russie et Israël et créé une crise géopolitique sans précédent, le pavillon grec sabote l’idée même de pavillon national. Avec "Escape Room", l’artiste pluridisciplinaire Andreas Angelidakis, formé à New York et Los Angeles, ne représente pas la Grèce. Il transforme son pavillon des Giardini en caverne de Platon queer particulièrement trash.Dans cet espace interlope, on a l’impression d’être arrivé aux portes de l’enfer. Le sol translucide encadré de LEDs rouges semble se dérober sous nos pieds. Les reproductions en tissu des colonnes en façade du pavillon, jetées à même le sol, servent de poufs, tandis que, sur la totalité du mur d’entrée, les visiteurs sont filmés, projetés, diffractés. On en devient soi-même une ombre.Dans le fameux "mythe de la caverne" de Platon, les prisonniers prennent les ombres pour la réalité. Chez Andreas Angelidakis, elles se muent en écrans, flux d’images, images générées par IA, récits nationalistes, fake news. "La première question que nous nous posons aujourd’hui, c’est: est-ce réel? Est-ce de l’IA? Nous avons perdu notre rapport à l’image comme source de vérité", nous explique l’artiste.Sur la totalité du mur d’entrée, les visiteurs sont filmés, projetés, diffractés. ©Xavier Flament1934, annus horribilisL’installation nous fait remonter en 1934. Cette année-là, le pavillon grec est inauguré dans les Giardini dans un style néo-byzantin. Hitler et Mussolini se rencontrent pour la première fois à Venise. En Allemagne, la Nuit des longs couteaux ouvre une séquence de terreur et d’homophobie d’État. Pour Andreas Angelidakis, il faut s’interroger sur la nature même des pavillons nationaux à Venise, "conçus, dit-il, pour exprimer les agendas politiques des gouvernements qui les ont édifiés".Lui, l’architecte, fait une lecture politique de leur architecture. Les colonnes byzantines qui encadrent le fronton du pavillon grec ont, selon lui, été copiées de Sainte-Sophie et portaient déjà une fiction nationale: "En 1934, ce bâtiment disait en filigrane: refaire d’Istanbul la mythique Constantinople".Andreas Angelidakis (né en 1968 à Athènes) est un architecte et artiste basé à Athènes. ©Vasilis Karydis pour Audemars PiguetLa seconde partie de l’installation, à l’arrière du pavillon, prend la forme d’un museum shop de l’horreur. Objets fétichistes, triangles roses, T-shirts à l’effigie de Zak Kostópoulos, militant LGBTQIA+ et drag performer assassiné à Athènes en 2018, composent une boutique impossible, transformant en goodies les violences perpétrées à l’égard des migrants, des minorités, des communistes emprisonnés, des homosexuels. Avec Andreas Angelidakis, la nation se raconte moins à travers les monuments et les œuvres qu'elle laisse derrière elle que dans ce qu'elle refoule.L’extraordinaire foutoir à l’intérieur du pavillon grec apparaît moins comme un ratage scénographique que comme un pied de nez aux imaginaires autoritaires qui rêvent toujours de pureté. ©Ivan ErofeevLiberté artistiqueReste une ambiguïté dans "Escape Room": cette critique de la représentation nationale est portée par… une participation nationale. Andreas Angelidakis est mandaté pour représenter la Grèce et retourne le dispositif contre lui-même. Contradiction? Sans doute, mais aussi un signe d'une liberté artistique réelle – le cadre national autorisant sa propre mise en crise.La menace fasciste grecque n’a plus le visage parlementaire qu’elle avait pendant la crise de la dette, avec l’effondrement électoral, puis la condamnation du parti néonazi Aube dorée. Mais le pavillon reste au cœur du sujet car, partout, les nationalismes se réveillent, tout comme la tentation de l’"homme fort".L’extraordinaire foutoir à l’intérieur du pavillon grec apparaît dès lors moins comme un ratage scénographique que comme un pied de nez aux imaginaires autoritaires qui rêvent toujours de pureté. Andreas Angelidakis oppose à l’ordre l’encombrement, le mou, l’incertain. "Je n’offre pas d’échappatoire", conclut-il, mais une "escape room" où prendre violemment conscience des ombres d'hier et d'aujourd'hui.Colonnes byzantines abattues devant le pavillon grec aux Giardini de Venise. ©Ivan ErofeevVenise au-delà de la BiennalePendant sept mois, Venise redevient une immense scène artistique où fondations privées, expositions satellites et grandes institutions profitent de l’élan de la Biennale pour transformer toute la ville en parcours d'art contemporain.Parmi les événements officiellement liés à la Biennale, "Canicula", de la Fondazione In Between Art Film, investit le complexe de l’Ospedaletto avec huit installations vidéo immersives autour de la chaleur comme métaphore climatique et politique. Une expérience sensorielle aussi sublime que désespérée."Baby I’m Yours, Forever", de Janis Rafa, dans la nef de l'Ospedaletto, à Venise. ©docAutre rendez-vous majeur: l’exposition Lee Ufan au SMAC Venice, organisée avec la Dia Art Foundation. Le maître coréen du minimalisme y oppose ses pierres, ses respirations et ses silences au vacarme du monde.Hors Biennale, la Pinault Collection demeure incontournable avec Michael Armitage au Palazzo Grassi entre autres accrochages à la Punta della Dogana. On ne manquera pas non plus 100 maquettes architecturales d'Anish Kapoor au Palazzo Manfrin, documentant des projets réalisés ou restés à l’état de concept, aux côtés d’une série d’installations monumentales et d’œuvres en acier inoxydable.À l’Accademia, Marina Abramović explore quant à elle le corps comme énergie et mémoire dans "Transforming Energy ", imposant le silence, la déconnexion et un parcours introspectif assez ironique autour du cristal de roche et de ses vertus supposées.Expo inaugurale de la Fondation Dries Van Noten, jusqu'au 4/10 au Palazzo Pisani Moretta. ©Matteo de MaydaDu belge, du beauLe Belge Dries Van Noten s’ancre durablement sur le Grand Canal avec sa nouvelle fondation installée au Palazzo Pisani Moretta, appelée à devenir un lieu majeur de création et d’artisanat. Un hymne à la beauté pure... très loin des excès de la Biennale.Enfin, c'est silence et contemplation au Pavillon du Vatican. Vingt-quatre artistes ont été inspirés par la musique mystique de Hildegarde de Bingen (XIᵉ siècle), sur le thème "L'oreille est l'œil de l'âme" et dans deux sites: le Jardin mystique des Carmélites à Cannaregio et le Complexe de Santa Maria Ausiliatrice à Castello. X. F.
À la Biennale de Venise, la Grèce transforme la caverne de Platon en boîte queer
À la Biennale de Venise, le pavillon grec s’est transformé en "Escape Room" antifasciste. Mandaté pour représenter la Grèce, l’artiste Andreas Angelidakis y retourne le dispositif contre lui-même.







