Aucune femme ne commentera à la télévision les matchs du Mondial (11 juin-19 juillet). Cette anomalie désespère une partie de la profession. Des journalistes confrontées au cyberharcèlement se demandent si le jeu en vaut encore la chandelle. Xavier Domergue et Benoît Cheyrou commenteront les matchs pour M6 durant la Coupe du monde de football. Photo Sylvain Thomas/FEP/Icon Sport Par Cyril Simon Publié le 03 juin 2026 à 12h31 Pelouse, tribune, même combat. Mélanie Durot, commentatrice free-lance depuis deux ans, notamment de la Ligue des champions féminine sur Disney +, lâche : « À la moindre boulette d’une gardienne, les critiques pleuvent sur le foot féminin. Nous, femmes journalistes, c’est pareil. La moindre erreur, le moindre lapsus et toute notre légitimité est remise en cause. » Le 11 juin démarre le Mondial de football masculin 2026. Et une fois de plus, aucune professionnelle n’officiera en cabine télé pour cette grand-messe. Des progrès, il y en a : au compte-gouttes, apparaissent des consultantes (souvent d’anciennes joueuses internationales, comme Louisa Necib), des animatrices en plateau ou des référentes en « bord terrain » (Virginie Sainsily). Mais le plus exposé des fauteuils, celui de commentateur des matchs masculins, reste inaccessible. Mélanie Durot peut citer trois consœurs : Lucile Guillotin (France Télévisions), Anne-Laure Salvatico (Canal+) et Candice Rolland (la chaîne L’Équipe). « Notre génération n’a jamais eu de modèles à ce poste, pointe Syanie Dalmat, 41 ans, journaliste à L’Équipe et vice-présidente du collectif Femmes journalistes de sport (FJS). Beaucoup pensent donc que ce n’est pas fait pour elles. Et sans faire de procès d’intention, le foot masculin reste un milieu très sexiste, limite machiste. » Nathalie Iannetta, patronne des sports à Radio France et enfant de Canal+, où elle a notamment présenté L’Équipe du dimanche, enchaîne : « Pour se lancer dans le commentaire du foot à la télé, mieux vaut être sacrément solide, il y a beaucoup de coups à prendre. Et de frilosité de la part des chefs, qui ne mettront jamais une fille moyenne à l’antenne, alors que des tonnes de garçons moyens commentent. À la radio, la situation est un poil meilleure. » Mes collègues hommes aussi se font insulter. Mais nous, les femmes, c’est encore plus dégradant. La journaliste Vanessa Le Moigne Une voix « trop aiguë » par-ci, un physique « pas assez charmant » par-là… L’ancien monde fait de la résistance au sein des rédactions télé, confirment plusieurs interlocutrices. Sandy Montañola, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Rennes 1, observe ces « motifs d’exclusion » à tous les échelons. Le plus dévastateur : « Un soupçon constant d’incompétence, qui génère des discriminations et entrave l’accès des femmes aux compétitions majeures et aux postes à responsabilités. » Avec l’association FJS, la chercheuse recense en moyenne 17 % de femmes parmi 65 rédactions françaises sportives, tous médias confondus, en 2025 — contre 15 % en 2022. À lire aussi : Vanessa Le Moigne victime de sexisme : “C’est le reflet d’une réalité devenue insupportable” Les histoires de journalistes désenchantées dans ce milieu ultra concurrentiel ne manquent pas, et les réseaux sociaux ont encore aggravé les choses. « Le foot ne fait même plus vraiment envie », balance une reportrice qui préfère rester anonyme. Elle en veut pour preuve le raid numérique qui a poussé le visage féminin de beIN Sports, la journaliste Vanessa Le Moigne, à se mettre en retrait cet hiver après la finale de la Coupe d’Afrique des Nations. « Mes collègues hommes aussi se font insulter. Mais nous, les femmes, c’est encore plus dégradant. Il y a un biais sexiste permanent. Cela entraîne du mutisme », déplore l’intéressée. Victime de menaces de mort et de viol pour lesquelles elle s’apprête à porter plainte, elle a décidé de couvrir la Coupe du monde en matinale, depuis Paris. Contactées, les directions de beIN Sports, Canal+, France Télévisions, M6 et TF1 n’ont pas souhaité s’exprimer. En coulisses, elles invoquent un secteur bouché et un manque de candidatures — dès les écoles de journalisme. Karim Nedjari, directeur général de RMC, a bien cherché l’an dernier à organiser un concours 100 % féminin. « Les écoles n’ont pas joué le jeu. C’est triste parce que ce serait un moyen de briser le plafond de verre et de banaliser la présence de femmes à l’antenne. » Quotas, discrimination positive ? Nathalie Iannetta assume : « Au début, je trouvais cela limite humiliant. Maintenant, à compétences égales, je choisis la fille. » Vanessa Le Moigne, elle, milite auprès des autorités du foot français pour organiser des ateliers journalistiques directement dans les centres de formation de football féminin. « Aider les futures générations, c’est bien. Mais prenons soin de celles qui sont là », alerte Syanie Dalmat, de l’association FJS. Mélanie Durot, par exemple, s’attend à un été très calme. L’an dernier, elle était au micro de TMC en prime time, pour commenter un Espagne-Italie de l’Euro féminin… mais aucune porte ne s’est ensuite ouverte. Celle qui touche un petit Smic par mois redoute même l’été 2027. « Si je n’ai rien pour le Mondial féminin, il sera vraiment l’heure de lâcher l’affaire. » Télévision Sexisme Égalité femmes-hommes Football Coupe du monde de football Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus