Propriétaire d’un magasin de meubles, Clark ne se remet pas de son divorce et, pour remonter la pente, consulte une psychologue, Mary, qui le pousse à regarder en lui-même afin de trouver « une autre voie ». Et il en trouve tout une : vivant désormais dans le sous-sol de son commerce, il découvre, derrière un mur qu’il traverse (!), des arrière-salles et un réseau de couloirs qui s’étendent à ce qui pourrait être l’infini. Des voix bizarres, des silhouettes inquiétantes, des bruits de pas : Clark s’enfonce en ces lieux comme dans un cauchemar sans fin. Un jour, il n’en revient pas, ce qui pousse Mary à partir à sa recherche. Bien mal lui en prend.Un résumé qui ne rend pas justice à Backrooms (Backrooms. Les arrière-salles) de Kane Parsons, jeune youtubeur (il a à peine 20 ans), qui exploite depuis des années cette creekypasta (mot-valise formé de creepy et de copy / paste désignant une légende urbaine terrifiante qui circule sur Internet). On lui doit en effet la websérie Backrooms, 24 épisodes qu’il a créés de façon artisanale à partir de sa chambre. Écrit par Will Soodik, son premier long métrage, qu’il dirige avec assurance, est avant tout (comme la série) une affaire d’atmosphère. D’étrangeté. De malaise. Ce qui va au-delà des seuls mots.Bienvenue, donc, dans un méchant « bad trip » enrubanné d’angoisse et de folie. Un Alice au pays de Severance pour l’étrangeté des événements, du décor et de ce (ux) qui le peuple. Un Blair Witch Project urbain pour le film trouvé (found footage) et les disparitions non élucidées. Le spectateur d’un âge certain ressentira peut-être une nostalgie de l’ère analogique mise ici de l’avant. Celui de la génération Z, qui est celle du réalisateur, risque de se retrouver à cheval entre la fascination et le dépaysement. Mais au programme pour tous : la terreur.Jaune nauséeÉvoluant dans ce labyrinthe jaunâtre, couleur nausée, Chiwetel Ejiofor (nominé aux Oscars pour 12 Years a Slave) et Renate Reinsve (que l’on peut voir dans Fjord de Cristian Mungiu, Palme d’or au récent Festival de Cannes et, en 2021 au même événement, dans Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, où elle a remporté le prix d’interprétation féminine) sont formidables. Ils tirent avec maestria leur épingle du jeu, servant de boussole de normalité dans ce monde où l’on ne peut se raccrocher à rien. Dans ce vide d’apparence qui se meuble petit à petit et se déforme. Certaines images, souvent inattendues, surprennent et d’autres, percutent.Quant à la musique originale, que Kane Parsons a composée avec le musicien canadien Edo Van Breemen, elle contribue à l’atmosphère, à l’impression de tourner en rond (comme les personnages) par son utilisation des synthétiseurs, son échantillonnage de morceaux de jazz, de musiques d’ascenseur ou de supermarché qui sont parfois jetés aux oreilles et, par moments, distordus ou étouffés.À l’arrivée, Backrooms s’avère un véritable parcours du combattant au sein d’un monde liminal où tout peut, à tout moment, s’enfoncer (figurativement et littéralement). L’expérience, opaque, ne s’adresse pas à tous (mais quelle œuvre peut prétendre à cela ?) et elle est trop longue. Mais elle est si unique qu’on souhaite que les suites, puisqu’elles sont possibles (et probables), ne lèvent pas le voile sur la nature profonde de ces arrière-salles. Elles y perdraient le malaisant sentiment de « Mais qu’est-ce que je viens de voir là ? » qu’elles injectent ici.
«Backrooms»: de l’autre côté du miroir
Un Alice au pays de… «Severance». Un «Blair Witch Project» urbain, imprévisible et bizarre.










