De quoi faire bondir des antiquaires du design comme François Laffanour et Patrick Seguin qui ont entrepris de les racheter méthodiquement, afin de les restaurer puis de les remettre sur le marché. Plus question de logement d’urgence: place au "pavillon sculptural" destiné à des collectionneurs qui ont déjà tout... sauf une collection de pièces architecturales."Ce sera quelque chose d’unique: le premier modèle des cinq 'Maisons Les Jours Meilleurs', dont trois sont encore debout aujourd’hui."Jean Prouvé se retournerait sans doute dans sa tombe s’il voyait cela. Reste que, sans ces galeristes, et sans des collectionneurs comme Hubert Bonnet, cette architecture temporaire aurait probablement disparu du paysage aujourd’hui. Hubert Bonnet a d’ailleurs entamé sa collection Prouvé il y a plus de dix ans, avec l’acquisition d’une station-service préfabriquée. Cette fois, il signe sans doute son coup Prouvé le plus spectaculaire à ce jour.Lire aussiLa première maison Prouvé de Hubert Bonnet: une "maison démontable" de 6 x 6 mètres datant de 1944.© Antoine LippensOpération complexeÀ cinq minutes en voiture de la Fondation CAB, Hubert Bonnet a acheté le Clos Saint François. C’est dans cette maison de campagne à rénover, avec un grand jardin, qu’il installe la "Maison Les Jours Meilleurs" de Prouvé."Encore quelques semaines et cette opération complexe sera bouclée. Le 20 juin, tout doit être prêt pour la summer party. Dès cet été, on doit pouvoir y séjourner", annonce Hubert Bonnet en nous faisant visiter le chantier, en short.Le chantier est coordonné par César Legrand, jeune entrepreneur spécialisé dans la restauration et la reconstruction d’architectures de Prouvé. "Pour Patrick Seguin, j’ai déjà réalisé trente projets, pour Laffanour cinq. Et c’est déjà le troisième pour Hubert", explique-t-il, non sans fierté."Normalement, je monte d’abord ces pavillons une première fois dans mon atelier. Ici, impossible: il mesure 18 mètres de long et 110m². Il a fallu improviser et terminer sur place. Tous les panneaux de plafond en bois ont été remplacés. Le précédent propriétaire avait, de son côté, changé la porte d’entrée d’origine par une annexe. Nous avons dû chercher un panneau Prouvé original en aluminium pour recréer la porte. Les fenêtres manquantes, nous les avons récupérées sur une station-service Prouvé de la collection d’Hubert. Pour lui, il n’y avait pas de différence entre un meuble et un bâtiment. Il les concevait de la même manière."Lire aussiL’ingénieux système préfabriqué permettait à l’époque aux habitants de construire leur maison en une seule journée.Un mail du bourgmestreComment Hubert Bonnet a-t-il mis la main sur ce second pavillon Jean Prouvé? Tout part d’une remarque de sa belle-sœur: "Dis, Hubert, tu as vu ce mail de ce maire en Alsace qui vend un pavillon Prouvé?"Il comprend immédiatement l’urgence et appelle le maire. Deux heures plus tard, il se retrouve à Epfig, charmante commune près de Colmar. Il arrive juste à temps: la concurrence est rude. "Le maire voulait me donner la première chance. J’ai décidé sur-le-champ d’acheter le pavillon. Et il était à un prix très raisonnable, en plus", sourit-il."La reconstruction et la restauration ont requis d’importants travaux. Un chantier énorme. Ce pavillon m’a déjà coûté beaucoup d’argent, de temps et d’énergie. Il deviendra toutefois quelque chose d’unique: le premier modèle des cinq "Maisons Les Jours Meilleurs", dont trois sont encore debout. Nous avons vraiment quelque chose d’unique entre les mains."Jean Prouvé (1901-1984) est aujourd’hui célébré pour ses créations, de mobilier notamment. Mais il a été davantage radical dans son architecture modulaire préfabriquée, des maisons aux bureaux et aux écoles.© Thomas Cimino / Courtesy of Fondation CAB Saint-Paul de Vence 2026 Jean Prouvé Inventeur de MaisonsPour l’Abbé PierreAu moment où nous nous apprêtons, nous aussi, à mettre la main à la pâte sur le chantier, l’historienne de l’architecture Catherine Coley nous interpelle. Spécialiste de Jean Prouvé, reconnue dans le monde entier, elle est venue vérifier l’avancement de la reconstruction."Tout commence pendant l’hiver de la faim de 1954. L’Abbé Pierre veut alors lancer une action pour répondre au problème du logement en France. Le prêtre avait fondé Emmaüs en 1949: un mouvement destiné à aider les sans-abri, les réfugiés et les pauvres. Un collaborateur de Jean Prouvé le rencontre, avec une idée en tête: le convaincre de travailler ensemble à un projet de logements d’urgence bon marché, produits en série et montables rapidement."En quelques semaines, Jean Prouvé met au point un nouveau type d’habitation: "Les Jours Meilleurs". Le principe: un noyau central fonctionnel et porteur, avec cuisine et salle de bains, deux poutres porteuses, et un habillage en bois et aluminium."L’Abbé Pierre finance le prototype, exposé en février 1956 au Salon des Arts Ménagers à Paris", précise Catherine Coley. "Jean Prouvé a construit la plus belle maison que j’aie jamais vue: la forme d’habitat la plus étincelante jamais construite", écrit alors, enthousiaste, Le Corbusier dans une lettre de 1956.Lire aussiProjet refusé"L’Abbé Pierre était prêt à passer chez Prouvé une commande monstre de centaines de “Maisons Les Jours Meilleurs”. L’organisme public CSTB la refuse pourtant: il craint des problèmes d’humidité autour de ce noyau central. Prouvé refuse de modifier son projet. La commande gigantesque tombe à l’eau", poursuit-elle."Heureusement, lors de ce même Salon des Arts Ménagers, un notaire alsacien repère le pavillon. Immédiatement conquis, cet esthète en commande un comme maison familiale. Jean Prouvé charge son fils Claude de suivre la réalisation. Lorsque le notaire divorce, il l’offre à la commune. Celle-ci laisse ensuite la structure se dégrader. Jusqu’au jour où elle décide de vendre la maison Prouvé pour pouvoir y construire une maison de repos. Hubert Bonnet agit aussitôt: achat, démontage, puis restauration, en la ramenant autant que possible à son état d’origine."Cuisiner avec CorbuL’ameublement, on s’en doute, sera à la hauteur de Hubert Bonnet. "Il y aura une cuisine originale de Le Corbusier et Charlotte Perriand, provenant de La Cité radieuse à Marseille. Les dimensions du noyau central en béton ont été adaptées à cette cuisine. Pour l’instant, elle attend ici, démontée sous le carport, avant le montage", explique-t-il."En Alsace, la maison se trouvait dans un paysage complètement différent. Ici, sur la colline, avec vue sur Saint-Paul-de-Vence, elle trouve sa place tout aussi naturellement. On dirait qu’elle a été conçue pour cet endroit." La prochaine fois que nous y reviendrons, fin juin, ce ne sera pas en tenue de chantier, mais en pyjama.Expo "Jean Prouvé, inventeur des maisons": jusqu’au 31 octobre à la Fondation CAB à Saint-Paul-de-Vence.Lire plusVisite d’une résidence mythique : la Sheats-Goldstein House à Beverly HillsDécouvrez une maison à la mer qui semble défier les lois de la physique6 endroits isolés où séjourner, d'après le best-seller belge "Remote Places to Stay" 2.0