Les fragilités s’accumulent sur les marchés mondiaux, entre tensions géopolitiques et emballement financier. Pour l’économiste Jean-Baptiste Pethe, le risque d’un choc existe, sans scénario catastrophe imminent.Alerte rouge ! Outre la situation au Moyen-Orient, le G7 Finances, réuni en début de semaine à Paris, a été occupé par les risques pesant sur les marchés financiers. Vulnérabilités du crédit privé, montagnes de dettes publiques menacées par la hausse des taux… Les nuages s’accumulent sur les marchés financiers, qui continuent d’évoluer sur une ligne de crête. Pour Jean-Baptiste Pethe, chef économiste chez AG2R LA MONDIALE, pas de crise à craindre dans les prochains mois, mais les déséquilibres s’accumulent. Entretien.Le Point : De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour alerter sur les risques liés au crédit privé. Est-ce aujourd’hui l’une des principales vulnérabilités des marchés ?Jean-Baptiste Pethe : À l’échelle du secteur privé dans son ensemble, il n’y a pas aujourd’hui de surendettement généralisé. Aux États-Unis, la dette des ménages comme celle des entreprises non financières a plutôt reculé en pourcentage du PIB ces dernières années. En revanche, il existe des poches de vulnérabilité. Le crédit privé américain (c’est-à-dire des fonds qui prêtent directement à des entreprises, en dehors du système bancaire traditionnel NDLR.) en fait partie. Cette classe d’actifs a fortement grossi au cours des dernières années, jusqu’à atteindre près de 2 000 milliards de dollars. Or c’est un marché qui peut apparaître opaque, avec peu d’informations publiques. On sait aussi qu’une part importante de ces financements (environ 20 %) a été dirigée vers le secteur des logiciels, souvent dans l’environnement de taux très bas de 2021-2022. Le problème, c’est que ces entreprises vont devoir se refinancer dans des conditions beaucoup plus dures, avec en plus des perspectives de profits plus incertaines, car potentiellement menacées par l’essor de l’intelligence artificielle. Cela peut provoquer des défauts. Nous ne sommes pas dans un scénario systémique qui ressemblerait à celui de la crise des subprimes. Mais si cela se combine avec une croissance plus faible et des conditions financières plus tendues, le choc sur le système financier américain pourrait devenir plus important.Vous évoquez justement l’intelligence artificielle, et certains s’inquiètent de l’explosion de la bulle… La hausse des marchés américains nourrie par l’IA peut-elle se retourner brutalement ?Pour l’instant, la hausse des actions américaines reste plutôt saine, mais il y a trois points de vigilance. D’abord, le financement : les grandes entreprises technologiques américaines avaient auparavant beaucoup de liquidités à investir. C’est moins le cas et elles émettent de plus en plus de dettes pour financer leurs investissements. Ensuite, les anticipations de bénéfices à moyen terme paraissent peut-être trop optimistes. Les marchés font comme si tous ces groupes allaient réussir et capter durablement une part croissante de la valeur ajoutée mondiale grâce à l’IA. C’est possible, mais ce n’est pas acquis. Des innovations concurrentes, des modèles chinois moins chers ou des solutions open source peuvent remettre en cause cette rente. Si le marché commençait à douter de la monétisation de l’IA, l’ajustement pourrait être marqué. Enfin, le développement rapide et à grande échelle de l’IA pourrait se heurter à des limites environnementales (électricité, eau…).Les dettes publiques inquiètent, mais ce n’est pas nouveau… Est-ce vraiment différent aujourd’hui ?Ces dix à quinze dernières années, ce sont surtout les États qui ont porté l’endettement, davantage que le secteur privé. La dette publique américaine, qui continue d’augmenter à un rythme élevé malgré une conjoncture favorable, est la plus préoccupante. Cette trajectoire ne semble pas soutenable. Le grand atout des Américains est qu’ils ont peu de chance de connaître une crise de défiance, car ils ont le dollar. Mais si cette défiance finissait toutefois par apparaître, elle pourrait déstabiliser le système monétaire international. En France, la situation est différente : elle est difficile, mais pas hors de contrôle. Il faudrait un effort budgétaire d’environ trois points de PIB pour stabiliser la dette au début des années 2030 ; historiquement, c’est faisable. Le risque est donc plutôt modéré à ce stade, même si un choc extérieur, une hausse des taux mondiaux ou un ralentissement de la croissance compliqueraient l’équation.À vous écouter, ces risques paraissent plutôt de moyen terme… Nous n’avons donc pas à craindre un été meurtrier ? À court terme, le principal risque est évidemment le blocage du détroit d’Ormuz, qui pourrait faire resurgir des pénuries. Cela concerne le pétrole, le gaz, les engrais, mais aussi les produits raffinés comme le diesel ou le kérosène. Pour l’instant, les prix ont plutôt baissé récemment, donc le signal de marché n’est pas encore très alarmant. Mais le risque existe bel et bien. Certains pays seraient plus exposés que d’autres, notamment ceux qui s’approvisionnent dans la région, et certains secteurs seraient particulièrement touchés, comme la pétrochimie, les semi-conducteurs ou encore l’alimentaire via les engrais. Les marchés ont d’ailleurs eu tendance à ne pas tenir compte de ces risques de pénurie. S’ils se matérialisent, leurs effets peuvent pourtant être importants, comme nous l’avons vu pendant la crise du Covid.
Crédit privé, bulle IA, dettes publiques, Ormuz… Les risques qui menacent les marchés
Les fragilités s’accumulent sur les marchés mondiaux, entre tensions géopolitiques et emballement financier. Pour l’économiste Jean-Baptiste Pethe, le risque d’un choc existe, sans scénario catastrophe imminent.













