Cher Monsieur Bolloré,L’idée de vous lancer cette missive vient d’une rencontre avec un ami écrivain, un « historique » des éditions Fayard, puisqu’il y publie la plupart de ses ouvrages depuis le milieu des années 1980. Quelque part, il a une forme d’antériorité par rapport à vous. On peut même dire que vous êtes, pour lui, un « jeunot ». Il m’a confié un étrange rêve qui l’a bigrement perturbé, ces derniers jours. Gêné, il m’a avoué s’être glissé dans la peau du personnage du mage du Kremlin. Mais à votre profit.Il était devenu votre conseiller. Il avait la mission de protéger votre image, dont tout le monde sait que vous vous en moquez comme de votre première fusion-acquisition. Accablé devant une tâche aussi himalayesque, il eut soudain une idée de génie. Tellement simple que personne n’y avait songé avant lui. Songé… richesse de la langue française. Mot tiroir à double sens, entre rêve et réalité.Votre propre marionnetteDonc, à un an de l’élection présidentielle, il vous adjura de relancer les Guignols de l’info, les mêmes que vous aviez remisés au placard de l’Histoire en vous emparant de Canal+, la chaîne mythique du cinéma et de la liberté d’expression. Il poussa le bouchon très loin, totalement désinhibé, en vous suggérant de créer votre propre marionnette, avec deux options de costume. Soit en sosie de l’abbé Frollo, l’amoureux transi d’Esmeralda dans Notre-Dame de Paris, soit en vieux général d’Empire bougon et acariâtre qui n’a pas vu le monde changer.Et bien sûr, il ajouta que, dans cette nouvelle série des Guignols, vous seriez la cible de toutes les flèches de vos ennemis, les wokistes, la gauche bien-pensante, les écrivains pétitionnistes, et tant d’autres, mais aussi le destinataire des mamours des politiques et quelques autres qui ont tant besoin de votre entregent, pour employer un mot fourre-tout.Mon ami, galvanisé par son audace, poursuivit son propos. « Vous allez devenir le nouveau héros des Français, comme Chirac au début des années 1990, osa-t-il vous promettre. Un puissant doit savoir se victimiser. Vous ne deviendrez pas président de la République, car telle n’est pas votre ambition, mais vous bouleverserez la donne. Vous sortirez du piège dans lequel vous êtes enfermé. Celui du potentat embarqué dans une croisade moyenâgeuse. »Un moment d’égarementLà, mon ami m’a confié que, dans son rêve, vous aviez à peine bougé un sourcil, l’observant comme un entomologiste face à un misérable diptère. Il poursuivit son propos, comme habité par une force intérieure, lui suggérant de remplacer la marionnette de PPDA de la grande époque des Guignols par un Pascal Praud, plus milord que jamais, dans le rôle du rouspéteur grognon et éruptif. Pour le journaliste vedette de CNews, ce serait la consécration suprême.Et tous les soirs, les Français se précipiteraient sur Canal+, feraient exploser l’audience et renverraient les grincheux dans les cordes. Comme emporté par sa fougue, l’ami écrivain allégua que, bien sûr, CNews pourrait être une victime collatérale, soudain apparaissant comme une bigoterie sinistre et sans saveur.Avec un aplomb sans retenue, ce vénérable de la maison Fayard vous précisa, pour terminer : « Imaginez un duo régulier entre votre marionnette et celle de Trump, vous deviendrez un personnage de légende, et vous ferez un pied de nez à tous vos contempteurs. Les gens diront c’est donc ça un facho ? » Et puis, l’ami écrivain se réveilla en sursaut, tout tremblant, stupéfait par le toupet de son inconscient.Pour la petite histoire, celui-ci m’avait adjuré de conserver ce rêve par-devers moi, qu’il ne méritait pas qu’on s’y attarde tant il paraissait absurde. Mais taraudé par cette idée qui relève presque de l’hallucination, j’ai décidé de passer à l’acte et de vous raconter ce moment d’égarement d’un « mage du Kremlin » inquiet. Et si cet écrivain ex-estampillé Fayard n’était pas un simple rêveur ? Si vous osiez suivre son conseil ? Dans cette affaire, un seul détail cloche. Il n’est pas sûr que les géniaux fondateurs des Guignols se prêtent au jeu.
M. Bolloré, relancez les Guignols de l’info !
CHRONIQUE. Pour se dépêtrer de sa réputation de deus ex machina de la fachosphère, notre chroniqueur Serge Raffy soumet au patron de Vivendi, à qui Canal+ appartient, une seule voie : l’humour.













