Le Mac Val consacre une rétrospective à l’artiste qui s’emploie depuis des années à capturer l’invisible et compose une œuvre en perpétuelle mutation. Rencontre avec un photographe à la voix douce et à la tignasse peroxydée. « Sans titre », extrait de la série « Dami (Fulmen) » (2024), un thermogramme comme les affecte SMITH. SMITH, Courtesy Galerie Christophe Gaillard. Par Charlotte Fauve Publié le 23 mai 2026 à 17h00 Des rouges incandescents, des bleus nocturnes, des oranges fiévreux. À Vitry-sur-Seine, les photographies de SMITH semblent trouer l’obscurité d’« lci grand ouvert », la rétrospective qui lui est consacrée au Mac Val. Des images ? Des thermogrammes, plutôt, capturés à la caméra thermique, où les corps perdent leurs contours, leurs couleurs habituelles. Comme si l’artiste de 40 ans parvenait à capter quelque chose d’ordinairement invisible à l’œil nu — une énergie intérieure, presque une aura. Ainsi en est-il de « Désidération(s) » (2016-2021), série de photos tirée sur aluminium ou plexiglas, aux cieux profonds, et qui tente de reconnecter l’humain aux étoiles. Ou encore de « Dami » (2022-2026), qui désigne les visions étourdissantes à la suite de l’ingestion d’ayahuasca, cette décoction centrale dans la cosmogonie amazonienne, qui symbolise pour lui la rencontre avec les esprits de la liane, de la forêt et du monde. « Pour moi qui ai grandi en ville et qui habite en région parisienne, il a fallu que je parte au Pérou pour ressentir l’intimité de notre lien aux plantes, raconte l’artiste. Chaque cycle correspond à un travail d’éveil, spirituel, politique, humain, animal, végétal. Chaque fois, j’ai tâché de m’ouvrir à quelque chose qui m’était mystérieux. Et cela commence toujours par une image. » Écriture queer De l’homme à la voix douce et à la tignasse peroxydée émane surtout une grande bienveillance. Tout semble fluide, cohérent, chez SMITH. Depuis sa toute première série, titrée « Löyly », à prononcer « leulu » — un terme finnois qui évoque la vapeur de l’eau jetée sur les pierres d’un sauna ou encore le souffle vital. Jusqu’à la dernière vidéo, aux prémices d’un projet sur l’élément liquide, projetée à l’étage du Mac Val dans le studio-atelier qui surplombe l’exposition. Celle-ci, réalisée avec cette caméra thermique qui a fait sa marque de fabrique, a été tournée non loin de Manaus, au Brésil, là où le Rio Negro rencontre le Solimões. Deux fleuves qui se frôlent sur plusieurs kilomètres avant de se mêler l’un à l’autre pour former l’Amazone. En s’y baignant, l’artiste dit avoir éprouvé une sorte d’extase. Celle d’un « baptême écologique ». Passer d’un état (de conscience) à un autre, d’un genre à un autre : toute l’œuvre et la vie de SMITH sont traversées par la question de la mue, de la métamorphose. « Le changement effraie la plupart des gens parce qu’ils ont peur de la perte. Mais en réalité, celle-ci n’existe pas, estime-t-il. Rien n’est fixe, il n’y a que la vie et ses transformations. Je ne donne pas de leçon, juste à voir comment cela s’est passé pour moi. » « Un nom de famille sans prénom, cela efface la question du genre », revendique SMITH, qui a fait sa transition au mitan des années 2010. Photo Nadege Piton À l’époque de « Löyly » et de ces portraits évanescents, SMITH a 26 ans, s’appelle encore Dorothée et photographie ses ami·es. Aux rencontres d’Arles, ce journal intime peuplé de rêveurs mélancoliques aux corps d’albâtre, en suspens entre masculin et féminin, révèle une écriture photographique tout en délicatesse, inédite de la représentation queer. « Quinze ans après, je me rends compte que ces questions ne sont toujours pas résolues, que la parole transphobe n’en finit pas de circuler », soupire l’artiste, rappelant que les services de police et de gendarmerie enregistrent chaque année près de trois mille crimes et délits anti-lesbiennes, gays, bisexuels ou transgenres. Soit trois fois plus qu’il y a une décennie. Au mitan des années 2010, l’artiste change de genre et de nom. Mais refusant que son œuvre ne soit vue qu’à l’aune de cette seule transition, décide de devenir SMITH, patronyme par lequel tout le monde l’appelle désormais, y compris sa fiancée. « Un nom de famille sans prénom, cela efface la question du genre, revendique-t-il. Je trouvais bien qu’en y mettant une majuscule, je devienne presque une entreprise : en dehors de mes photographies, je ne fais rien seul. J’aim​ais le fait que cela souligne le caractère collaboratif de mon travail. » Des visites de l’exposition seront d’ailleurs régulièrement proposées par ce qu’il appelle les « mystagogues », celle ou celui qui initie aux mystères — joli terme qu’il ressuscite du XIXe siècle. Faire corps avec le cosmos Au cours de ses vingt années de pratique, le photographe a aussi bien travaillé avec l’écrivaine Marie NDiaye qu’avec la spécialiste du chamanisme mongol Corine Sombrun, pionnière de la transe cognitive auto-induite. Dans son bras, il porte un morceau de météorite qu’il a implanté directement sous son épiderme, dans une capsule en titane… pour faire corps avec le cosmos. « Comme un lien que j’aurais avec mon arrière-grand-mère », explique-t-il. « L’extase de M. Patate » (2024), créature hybride et translucide aux bras et jambes tubercules en germe, flotte dans l’espace muséal. SMITH, Courtesy Galerie Christophe Gaillard. Rejeton de deux parents photographes, lui est arrivé à la photographie sur le tard, après des études de philosophie à la Sorbonne. Il se forme à l’École de photographie d’Arles, puis au Fresnoy, le Studio national des arts contemporains, à Tourcoing, avant d’embrayer, insatiable, sur une thèse à l’université du Québec, à Montréal. Avec lui, tout est matière à création. Jusqu’aux résidus de son rituel des seringues dominicales — ces emballages des produits pharmaceutiques qu’il utilise pour sa propre transition. À l’aide d’une imprimante 3D, il a fait de cette matière plastique une sculpture-autoportrait : Mr Patate, créature hybride et translucide aux bras et jambes tubercules en germe, qui flotte dans l’espace muséal. L’idée lui est venue lors d’une résidence au Fresnoy. Il découvre alors que ses grands-parents s’y sont rencontrés soixante-seize ans plus tôt, sur la piste de ce qui était alors un dancing, dans une ville du Nord, au milieu des champs. L’un de ces hasards heureux et vertigineux qui, chez SMITH, semblent se multiplier. Comme pour confirmer l’alignement des planètes et des générations — et, peut-être aussi, d’une œuvre pensée comme un organisme vivant, en perpétuelle mutation elle aussi. Dans le studio-atelier, une nouvelle série va d’ailleurs progressivement voir le jour. « Le soir du vernissage, une partie des lieux sera vide, avant, petit à petit, de se remplir. L’exposition va durer neuf mois, elle va accoucher », sourit-il. Neuf mois, comme une renaissance. À lire aussi : Les meilleures expositions à voir en ce moment à Paris « Ici grand ouvert », exposition de SMITH au Mac Val, à Vitry-sur-Seine, jusqu’au 31 janvier 2027. Arts MAC-VAL Photographie Expositions Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus