Qualifié de catastrophe nationale, l’usage du téléphone par les conducteurs multiplie par 3 le risque d’accident et la lecture d’un SMS par 23. Au point de mobiliser les préfets.Cela fait partie des serpents de mer de la Sécurité routière qui, à intervalles réguliers, s’émeut de l’usage du téléphone au volant. Mais malgré les menaces épisodiques, la pratique ne fait que croître au point de gagner également les deux-roues motorisées ou non, jusqu’aux banales trottinettes. Cette fois pourtant, quelques préfets motivés par une accidentologie nouvelle, ont décidé de prendre le problème à bras-le-corps. Dernier en date, Thierry Suquet, Préfet du Vaucluse, rejoint un quarteron de départements qui ont décidé de suspendre les permis de conduire de tous ceux qui trompent l’ennui en usant et abusant du téléphone. En procédant ainsi, l’usage du téléphone est ravalé au même rang que l’alcoolémie, l’usage de stupéfiants, le délit de fuite, les auteurs d’accidents graves ou les grands excès de vitesse qui justifiaient jusque-là cette mesure.Le préfet du Vaucluse indique, sur l’antenne de RMC, que « l’utilisation d’un appareil électronique » est désormais impliquée dans « un accident sur cinq ». Sur les 576 accidents dénombrés dans le Vaucluse en 2025, « 19 % étaient liés à l’utilisation du téléphone ». Ce fil à la patte qui accompagne nos existences modernes est est pourtant un redoutable facteur de distraction.Or, une seule seconde à 90 km/h sans réagir et ce sont 27 mètres parcourus à l’aveugle, largement assez pour provoquer un accident. Et ce sont 33 mètres à 110 km/h et 39 mètres à 130 km/h. Suffisant pour se laisser surprendre par une circonstance imprévue et expliquer la hausse vertigineuse du nombre d’accidents.Friture sur la ligne« Tenir le téléphone, c’est multiplier par trois le risque de provoquer un accident. Lire un message en conduisant, ça multiplie par 23 » le risque insiste Thierry Suquet qui s’inquiète de « la banalisation de l’utilisation » du téléphone au volant, voire de « tablettes pour regarder des films ». La sanction sera désormais le retrait administratif du permis de conduire pouvant aller jusqu’à six mois, une sacrée friture sur la ligne. La durée de l’expérimentation dans le Vaucluse n’est pas arrêtée mais les cinq départements en pointe dans cette lutte comptent bien démontrer « l’utilité de la sanction pour ensuite préconiser son élargissement au niveau national », affirme Thierry Suquet. Le mouvement a d’abord été lancé dans les Landes, puis étendu au Lot-et-Garonne, au Pas-de-Calais et à la Charente-Maritime, avant d’être repris en Vaucluse. Dans ces territoires, la logique est la même : frapper vite, au nom de la sécurité routière, pour tenter d’enrayer une pratique devenue banale mais particulièrement accidentogène.Ce que risquent les conducteursSur le reste du territoire national, tenir son téléphone en main au volant ou au guidon reste puni d’une amende forfaitaire de 135 euros et d’un retrait de 3 points sur le permis. Cette sanction de base ne change pas, même dans les départements qui ont choisi d’aller plus loin. La nouveauté tient à la mesure administrative préfectorale : dans les cinq départements concernés, le permis peut être suspendu immédiatement, pour une durée pouvant aller jusqu’à six mois. L’infraction vise l’usage du téléphone tenu en main ou associé au port d’un écouteur ou oreillette, très utilisés par les deux-roues. Les professionnels de la route et les livreurs vont être les premiers impactés par cette mesure pourtant nécessaire.Jusque-là dans le cadre national, la rétention immédiate du permis de conduire par les forces de l’ordre, confirmée ou non ensuite par une suspension préfectorale, nécessitait qu’une autre infraction soit commise en même temps que l’usage du téléphone. Ce n’est plus le cas désormais dans les cinq départements de l’expérimentation.Le cadre juridiqueLa base juridique invoquée par les préfets est l’article L224-7 du Code de la route, qui permet au représentant de l’État de prendre à titre provisoire une suspension du permis après réception d’un procès-verbal constatant une infraction. Ce pouvoir n’est donc pas une création locale improvisée, mais l’activation d’un outil prévu par le droit routier. Sa portée reste toutefois encadrée. Dans le schéma classique, la mesure administrative intervient après une rétention provisoire, et sa durée maximale est en principe de six mois, voire davantage dans certains cas graves prévus par le droit commun de la route. Mais attention, la décision préfectorale ne remplace pas la justice pénale : elle s’ajoute à la procédure, sans effacer l’éventuelle amende ni le retrait de points.Les limites à connaîtreLa première limite tient au champ d’application qui introduit deux poids, deux mesures. Le durcissement préfectoral repose sur des décisions prises département par département, ce qui signifie qu’il n’existe pas, à ce stade, de suspension automatique identique sur tout le territoire. Un conducteur verbalisé dans un département non concerné reste donc soumis au droit commun plus compréhensif : 135 euros, 3 points, et éventuellement une suspension si une autre infraction est constatée en parallèle.La deuxième limite est juridique : un arrêté préfectoral peut être contesté devant le juge administratif, dans le cadre du contentieux des décisions individuelles ou réglementaires. La mesure doit donc rester proportionnée, motivée et conforme au cadre légal, faute de quoi elle peut être fragilisée.La troisième limite est que, dans la majorité des départements, le préfet ne suspend pas un permis « pour le téléphone seul ». La seconde infraction commise dans le même contexte ouvre le champ à la contestation, ce qu’exploitent les avocats spécialisés pour obtenir la relaxe de leurs clients.Un signal politiqueAu fond, ces décisions des cinq Préfets disent autre chose qu’un simple durcissement technique. Elles traduisent une volonté politique d’envoyer un signal fort, à l’heure où les autorités rappellent que le téléphone au volant reste un facteur majeur de distraction et d’accident. En faisant du permis un levier immédiat, les préfets espèrent provoquer un électrochoc plus efficace que la seule sanction financière.La dernière version de la Mercedes CLA étale sur ses écrans panoramiques toute une collection d'applications. Sans téléphone, l'attention du conducteur est pourtant détournée de la route. DR Et les usagers des deux-roues sont également visés s’ils sont titulaires d’un permis de conduire. Pourtant, cette initiative préfectorale introduit une confusion supplémentaire à celles qui existent déjà pour le 80 ou 90 km/h, variables selon les départements, ou encore les ZFE réintroduites par le Conseil constitutionnel et qui réglementent au cas par cas, ville par ville.Si Thierry Suquet a choisi de parler publiquement en évoquant sur l’antenne de RMC une « catastrophe nationale », c’est aussi pour faire entrer le sujet dans le débat de sécurité routière, et non dans le seul registre de la répression. Reste à savoir si cette fermeté locale produira un effet durable au plan national, ou si elle ouvrira surtout une nouvelle série de contestations juridiques. Sujets à interprétation, les kits de support de téléphone « mains libres » dans la voiture ou d’affichage en miroir du contenu du téléphone sur l’écran du tableau de bord ne sont pas, à ce stade, visés. Ils détournent pourtant l’attention du conducteur de la même façon quand ce n’est pas le constructeur lui-même qui propose un tableau de bord géant, constellé d’applications de toutes sortes. De quoi rendre impuissants les Préfets en retard d’une génération technologique.