Publié le 22/05/2026 22:38
Mis à jour le 23/05/2026 00:00
Temps de lecture : 4min - vidéo : 18min
Plus grand marché intérieur, investissement militaire, démographie pas si en berne... Tout n'est pas perdu pour l'Europe. C'est en tout cas ce qu'affirme François Heisbourg, auteur de "L'Europe face aux prédateurs". Il est l'invité de Myriam Encaoua et Laurent Joffrin pour "Tout est politique", vendredi 22 mai.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l'interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder en intégralité.Myriam Encaoua : Il y a un discours qui marque la rupture entre l'administration de la Maison-Blanche et l'Europe. Il s'est tenu à Munich en février 2025. J.D. Vance a déclaré : "La menace qui m'inquiète le plus ne vient plus de la Russie ou de la Chine ou d'autres puissances extérieures. Elle vient de l'intérieur de l'Europe, de l'abandon par l'Europe de certaines de ses valeurs les plus fondamentales, des valeurs partagées par les États-Unis." Ce discours a fait l'effet d'une douche froide aux Européens ?François Heisbourg : J'y étais et je peux vous dire que j'étais transi. J'avais l'impression de prendre une douche froide. C'est exactement ça.Myriam Encaoua : Vous dites qu'aujourd'hui les Européens l'ont intériorisé. Mais dans quel sens ? Parce que c'est à double tranchant.C'est à double tranchant, vous avez tout à fait raison. Un, ils ont intériorisé le fait que les Américains, maintenant ce n'était plus tout à fait comme c'était avant, que les Américains ils étaient là pour aider Poutine dans certains cas, pour s'en prendre aux États démocratiques européens en tentant d'influencer leurs élections, comme ils l'ont fait en envoyant JD Vance à Budapest pour soutenir ce loser de Viktor Orbán. J'ajoute tout de suite qu'il n'était pas le seul à le faire.Le fait que les Américains ne sont plus le garant de la sécurité qui permettait à l'Europe de vivre avec une défense low-cost, ça, c'est intériorisé. Mais il y a une autre intériorisation dont on a beaucoup de mal à se débarrasser. Vous avez les trois prédateurs, la Chine, les États-Unis, la Russie, qui parlent de la même façon de l'Europe. L'Europe est une proie. Pour les États-Unis, ce sont les propos de J.D. Vance. Pour la Russie, il faut bien entendu que la Russie joue un rôle dominant dans l'architecture de sécurité européenne. Et pour la Chine, nous sommes une collection de démocraties décadentes. Et pour tous, nous sommes démographiquement complètement par terre.Ce discours-là, il est malheureusement aussi largement intériorisé chez nous. La première évolution à faire, c'est celle qui se passe dans les têtes. Vous avez commencé à se poser la question, mais si ces trois-là tiennent ce discours, est-ce qu'ils ont raison de le faire ou est-ce qu'il s'agit seulement de nous faire peur ? Il s'agit de nous faire peur, effectivement. Et quand on regarde les différents indicateurs, vous regardez justement la démographie.Vous dites que c'est l'un de nos atouts. Alors on nous parle de dénatalité, on a une démographie plutôt en baisse, mais quand on se compare, on se console.Absolument. Mon but n'est pas de consoler, mais regardez la Chine. La Chine est un pays en état de vieillissement accéléré à un point qu'on a du mal à imaginer. Et c'est le cas de la plupart des États d'Asie. Aux États-Unis, la démographie américaine qui était au cours des dernières décennies plutôt positive, elle est au même niveau que la démographie française. C'est quelque chose de tout à fait nouveau.Laurent Joffrin : Est-ce qu'il y a des atouts industriels ou technologiques ?D'abord tout simplement, je pars du principe qu'il faut regarder les autres, avant de nous regarder nous. Quand je regarde les autres, regardez le domaine de la défense. Il y a encore trois ans, nous étions complètement dépendants des Américains. Depuis le début de la décennie, les budgets de la défense en Europe ont pratiquement doublé. On est en train de réussir l'opération prise en main de notre défense.Myriam Encaoua : Sans l'OTAN ? Avec un désengagement américain, on peut faire une sécurité européenne pour se rendre autant sans les Américains ?On n'a pas le choix.Mais on peut y arriver selon vous ?C'est ce qu'on est en train de faire. On dépense aujourd'hui en matière de défense autant que la Chine, largement plus que la Russie. Alors on n'est pas toujours très efficaces, parce qu'on est nombreux, on est dispersés et ainsi de suite.L'avion franco-allemand, le SCAF, on n'y arrive pas.Écoutez, l'affaire du SCAF, c'est un truc qui a été conçu il y a une dizaine d'années à l'époque où les dirigeants européens n'imaginaient pas que la guerre puisse revenir en Europe, d'un avion pour 2045. D'accord.Il ne faut pas se focaliser sur cet échec.Pour les responsables militaires et politiques de nos pays, et c'est vrai en France comme en Allemagne, l'horizon de planification en matière de sécurité et de défense, c'est 2030, ce n'est pas 2045.Vous dites qu'on a beaucoup d'atouts pour un sursaut, y compris en matière de marché intérieur. Vous dites qu'on a un immense marché intérieur. On doit en avoir confiance.On est le plus grand marché intérieur du monde et c'est bien pour ça que j'évoquais il y a quelques instants la faute, c'est-à-dire que c'est une vraie faute, d'avoir cédé à Trump sur les droits de douane. Les droits de douane contre l'Europe aujourd'hui, de la part des Américains, ils sont plus élevés que les droits de douane américains vis-à-vis de la Chine.Vous dites : "On y va sur le protectionnisme, on arrête de battre notre coulpe..."… Et on bâtit le rapport de force. Il faut se donner les moyens de faire la guerre commerciale. Mais comme toujours, les meilleures guerres sont celles qu'on n'a pas besoin de faire. Parce qu'une guerre commerciale, c'est très, très bête. Honnêtement, c'est très bête. Mais on n'a aucune chance de s'en sortir dans ce type de négociations si on ne montre pas qu'on est capable de faire pièce aux attaques et aux ambitions d'autrui.Cliquez sur la vidéo pour regarder l'entretien en intégralité.












