« Fais pas ci, fais pas ça. Viens ici, mets-toi là. » En ce milieu de matinée, rue Lebastard à Rennes, une voix bien reconnaissable se mêle au bruit des travaux et des camions poubelles : celle de Rodrigue Pailhès. Comme à son habitude, l’artiste de rue a posé sa chaise dans la principale artère commerçante et pousse la chansonnette avec sa guitare. Quelques passants s’arrêtent pour signer sa pétition qui a déjà récolté plus de 3 500 signatures en quelques jours.Le chanteur de 52 ans y demande le retrait du nouvel arrêté municipal qui, depuis le 4 mai, restreint les prestations des artistes de rue dans le centre-ville. Celles-ci sont désormais limitées à une heure au même endroit, avec l’interdiction d’y revenir dans la journée à une distance de moins de 200 mètres. Une réglementation beaucoup plus contraignante que la précédente.Elle a été prise, selon la mairie, suite à plusieurs plaintes de riverains et de commerçants. « Des gens qui râlent il y en a toujours eu mais ce qui est nouveau, c’est que la mairie se mette de leur côté », remarque le chanteur de 52 ans connu de tous les Rennais. Arrivé dans la capitale bretonne en 1992, Rodrigue a commencé à donner de la voix dans la rue quand il était étudiant.« J’ai trouvé ça super et c’est devenu très vite mon métier », explique-t-il. Le quinquagénaire à la vareuse couleur rouille chante toute l’année, à raison de 4 ou 5 heures quotidiennes, 6 jours sur 7. Son répertoire habituel, un peu trop limité selon ses détracteurs, se concentre sur la chanson française, Renaud et Brassens en tête, avec quelques exceptions anglaises.« En trente ans, j’ai construit quelque chose d’assez indéfinissable. Une présence poétique, apaisante, immuable. Comme une petite veilleuse dans la nuit. « Vous faites partie de la rue : combien de fois ai-je entendu cette phrase ? », écrit le chanteur dans une lettre adressée à la maire de Rennes.« Il croit que la rue est à lui »À l’instar d’un coq et des cloches d’église que certains néo-ruraux veulent faire taire, il regrette d’être soudainement devenu intolérable. « Et dire que ça vient d’une mairie de gauche. On n’est pas chez Ciotti ici », peste Théo, un Rennais solidaire. « C’est hallucinant. Si au moins Rodrigue chantait comme une casserole, je pourrais comprendre… Tout ça, c’est lié à la gentrification du centre-ville », ajoute Xavier, un commerçant d’une rue voisine. La municipalité de son côté met en avant son « soutien à de nombreux festivals qui animent les rues et les places » et invoque « la nécessité de concilier de manière harmonieuse les prestations d’artistes et les autres usages de la rue ».Rodrigue ne bouge que rarement de ses trois spots préférés et c’est bien là le nœud du problème. Certains riverains sont tellement excédés qu’ils n’hésitent pas à cracher sur lui depuis leur fenêtre. « C’est arrivé deux ou trois fois depuis un an. J’aurais peut-être dû prendre un parapluie », plaisante Rodrigue. Si plusieurs commerçants interrogés ne sont pas dérangés par le chanteur, le fond musical de leur boutique couvrant ses mélopées, d’autres ne cachent pas leur colère et fatigue comme Willy, employé d’un petit magasin de biens culturels qui travaille la porte ouverte.« Je n’ai rien contre les artistes de rue mais lui, il est là 6 heures par jour depuis des années. Il croit que la rue est à lui et quand une autre personne s’installe à sa place, il lui dit d’aller ailleurs », déplore-t-il, ce que réfute le chanteur. « Il refuse de changer d’endroit car il gagnerait un peu moins. Ce n’est pas du spectacle de rue, c’est devenu son fonds de commerce, sauf, ajoute son patron, qu’il ne paye pas de charges contrairement à nous. »