Le président américain, qui a obtenu le scalp de plusieurs « ennemis » politiques, n’a jamais eu une emprise aussi forte sur sa base. À moins de 6 mois des midterms, il n’a également jamais été aussi impopulaire.Donald Trump vient de vivre une semaine politique paradoxale. Côté pile, il a enchaîné les victoires : une dizaine de républicains qui avaient osé le défier ont mordu la poussière lors des primaires face à des candidats Maga qu’il avait soutenus. Côté face, une demi-douzaine de sondages catastrophiques viennent d’être publiés, et sa cote de popularité s’effondre sous les 40 %, au plus bas de son second mandat, pendant que l’essence flambe, avec deux Américains sur trois opposés à la guerre avec l’Iran.À moins de six mois des élections de la mi-mandat (midterms), qui s’annonçaient déjà mal embarquées, le président américain, qui semble aveuglé par son désir de vengeance, a décidé de jouer les arbitres dans la primaire pour la sénatoriale au Texas. Il a apporté son soutien à Ken Paxton, fidèle soldat éclaboussé par une litanie de scandales éthiques et de démêlés judiciaires, au risque de mettre en danger un siège crucial.« Je suis votre vengeance »Donald Trump avait annoncé la couleur devant la conférence CPAC, grand-messe annuelle des conservateurs américains, il y a 3 ans, lançant : « Je suis votre guerrier. Je suis votre justice. Et pour ceux qui ont été lésés et trahis : je suis votre vengeance ».Charité bien ordonnée commençant par soi-même, le président américain, depuis son retour à la Maison-Blanche, a décidé de punir tous ceux qui se sont mis en travers de sa route. Et sa liste est plus longue que celles d’Edmond Dantès et d’Arya Stark dans la saga Game of Thrones : Letitia James, procureure générale de New York qui avait obtenu la condamnation civile de Trump pour fraude financière, James Comey, ancien patron du FBI qui avait supervisé l’enquête russe, Lisa Cook et Jerome Powell à la Fed, récalcitrants à baisser les taux, ont tous été visés par des enquêtes judiciaires ou administratives – pour l’instant, seul Comey est sous le coup d’une inculpation pénale active.Cette semaine, cette campagne de représailles a été focalisée contre le propre camp du milliardaire républicain. La méthode, qui remonte à son premier mandat, est d’une efficacité redoutable, avec un taux de réussite supérieur à 90 % : ses détracteurs doivent affronter lors des primaires des candidats adoubés par le président et soutenus à coups de millions de dollars par les PAC (Political Action Committees) trumpistes, ces groupes de financement politique capables de dépenser des sommes quasi illimitées.L’élu Thomas Massie, coauteur de la loi imposant la publication des dossiers Epstein et opposant à l’intervention militaire contre l’Iran, a été battu dans le Kentucky par Ed Gallrein, un ancien Navy SEAL. Le sénateur de Louisiane Bill Cassidy, qui avait voté pour la destitution de Trump après l’assaut du Capitole, n’a pas eu plus de chance. Même sort pour une demi-douzaine d’élus locaux de l’Indiana qui avaient osé s’opposer au nouveau découpage électoral républicain. Une hécatombe à laquelle il faut ajouter plusieurs élus qui ont choisi de ne pas se représenter ou de démissionner, comme Marjorie Taylor Greene.Sexe, mensonge et trahison au TexasDans le « Lone star state », ainsi que l’on appelle le Texas, le duel fratricide chez les républicains va connaître son épilogue ce mardi 26 mai, avec le second tour de la primaire. Côté establishment, le sortant John Cornyn, 74 ans, vétéran de Washington, quatre mandats au Sénat sous la ceinture. En face, le procureur général du Texas Ken Paxton, 63 ans, un véritable survivant de la politique.Corruption, pots-de-vin, abus de pouvoir, obstruction de justice… En 2023, la Chambre texane adopte 20 articles d’impeachment contre lui, dans un feuilleton digne de la série Dallas. Le procureur général est alors accusé d’avoir utilisé les pouvoirs de son bureau pour aider un riche donateur menacé par la justice. En retour, Paxton aurait notamment obtenu l’embauche de sa maîtresse présumée.Trahi par ses propres collaborateurs, il échappe à une inculpation pénale et est finalement acquitté au Sénat – où siégeait sa femme Angela, élue chrétienne ultraconservatrice. Elle a finalement demandé et obtenu le divorce l’an dernier pour « motifs bibliques ».Ancien numéro 2 des républicains au Sénat, Cornyn n’a jamais fait partie des anti-Trump mais il l’a souvent soutenu du bout des lèvres – il a reconnu la victoire de Biden et a pris ses distances avec la thèse de l’élection volée.L’an dernier, il a refusé de se prononcer pour l’option nucléaire qui aurait permis à son camp de contourner l’obstruction du « filibuster » pour faire adopter la grande loi électorale et migratoire de Trump à la majorité simple. Un manque de loyauté que le président américain ne lui a jamais vraiment pardonné.Lors de l’élection de 2020, Paxton, lui, avait déposé devant la Cour suprême une plainte visant à faire invalider les résultats dans quatre États remportés par Joe Biden. Donald Trump ne l’a pas oublié : ce mardi, il a apporté son soutien à « ce vrai guerrier Maga ».Problème : s’il est adulé par la base trumpiste, Paxton rebute une partie des républicains modérés et des électeurs indépendants. La sénatrice républicaine Lisa Murkowski s’est alarmée de ce choix de Donald Trump « qui met ce siège en péril ». Car s’il remporte la primaire, Paxton affrontera le jeune séminariste démocrate qui monte, James Talarico, dans un match particulièrement ouvert.Pourquoi Donald Trump a-t-il pris cette décision risquée ? « Paxton devançait Cornyn dans les sondages. Donc il n’y avait aucune chance que Trump défie sa base, soutienne Cornyn et prenne le risque de perdre », explique au Point Doug Heye, ancien porte-parole du Comité national républicain (RNC).Selon lui, Washington et les médias se trompent en affirmant que le président américain contrôle la base : « C’est elle qui a une emprise sur lui. » Selon le consultant, le danger est double pour le parti républicain : perdre le Texas et devoir y dépenser des fortunes pour Paxton – qui peine à lever des fonds, contrairement à Cornyn – avec des ressources « qui auraient autrement été utilisées dans le Maine, en Caroline du Nord et dans l’Ohio ».Favoris à la Chambre, les démocrates ont besoin de reprendre quatre sièges au Sénat pour devenir majoritaires. Un renversement quasi-impossible, au vu d’une carte compliquée, avant le conflit en Iran mais qui ne peut plus être exclu aujourd’hui.Début de rébellionAu Sénat, la révolte républicaine gronde : ce jeudi, le vote sur une vaste enveloppe budgétaire finançant les polices de l’immigration (ICE) et des frontières (CBP), pour plus de 70 milliards de dollars sur trois ans, a été repoussé. La raison : Donald Trump en profite pour réclamer des fonds pour sa salle de bal et son controversé fonds d’indemnisation pour les victimes de la prétendue instrumentalisation politique de la justice.Plusieurs républicains s’y opposent, mal à l’aise à l’idée que des émeutiers du Capitole puissent en bénéficier. Le chef de la majorité John Thune a envoyé ses troupes en vacances parlementaires pour une semaine.« Les gens sont inquiets de payer leur hypothèque ou leur loyer, de pouvoir payer leurs courses ou leur essence, pas d’assembler un fonds de 1,8 milliard de dollars pour le président et ses alliés afin de payer qui ils veulent », tacle le sénateur Bill Cassidy, qui retrouve sa liberté de parole – et de vote. John Cornyn, s’il est battu, pourrait également contrecarrer les projets de Donald Trump.À la Chambre, le Speaker Mike Johnson a retiré à la dernière seconde ce jeudi un vote que les républicains risquaient de perdre sur la résolution War Powers, visant à limiter la capacité de Donald Trump à engager les États-Unis dans un conflit avec l’Iran sans l’aval du Congrès. Avec une majorité qui ne tient qu’à quelques voix et une cote de popularité en chute libre, Donald Trump prend le risque de voir un Congrès paralysé pour les six prochains mois. La vengeance pourrait mener à l’autodestruction.