ENTRETIEN. Après le sommet Africa Forward à Nairobi, émaillé de quelques polémiques, la ministre déléguée à la Francophonie défend le nouveau cap africain de la France.À peine refermé, le sommet Africa Forward organisé à Nairobi (Kenya) continue de faire débat. Présenté par Paris comme le symbole d’une relation « refondée » avec l’Afrique, l’événement a aussi ravivé les critiques contre la stratégie française sur le continent : absence des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), communication très anglophone, ambiguïtés sur la francophonie ou priorité donnée aux intérêts économiques. Dans cet entretien au Point Afrique, la ministre déléguée chargée de la Francophonie et des Partenariats internationaux, Éléonore Caroit, assume un virage plus pragmatique de la stratégie française sur le continent.Le Point Afrique : Africa Forward a été présenté comme le symbole d’une nouvelle relation entre la France et l’Afrique, plus tournée vers les pays anglophones. Pourtant, Paris y est déjà très présent depuis longtemps. Qu’est-ce qui change réellement ?Éléonore Caroit : On réduit souvent la coopération de la France en Afrique à l’Afrique francophone, alors que nous sommes présents depuis longtemps en Afrique anglophone et lusophone, notamment au Kenya, au Nigeria et en Angola. Mais cela se voit moins. Ce qui change aujourd’hui, c’est surtout l’approche. Pendant longtemps, certaines relations relevaient d’une logique de coopération héritée de l’histoire. Désormais, nous partons des priorités définies par les pays eux-mêmes. Ensuite, nous intervenons là où nous avons une expertise ou un intérêt stratégique, par exemple dans la santé, l’agriculture ou l’innovation. L’enjeu aujourd’hui, ce n’est plus tellement la distinction entre Afrique francophone, anglophone ou lusophone. C’est vraiment un changement de logiciel, un renouveau.L’absence des pays de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger) a beaucoup fait réagir. Pourquoi ne pas avoir profité d’Africa Forward pour renouer le dialogue ?On a tendance à se focaliser sur ces relations difficiles, mais cela concerne trois pays sur cinquante-quatre. Il y a eu des évolutions politiques dans ces pays qui ont profondément compliqué leurs relations diplomatiques, notamment avec la France, et qui les ont conduits à être suspendus de l’Union africaine. Africa Forward réunissait des chefs d’État, mais aussi des entreprises, des sociétés civiles, des jeunes ou encore des acteurs du sport. Il fallait un sommet où l’on accepte d’avancer ensemble. Cela n’a pas empêché des jeunes issus des diasporas maliennes ou burkinabè d’être présents, ni des entrepreneurs originaires de ces pays. Le dialogue avec les jeunesses continue, évidemment. Mais diplomatiquement, il fallait pouvoir travailler avec des États désireux d’avancer ensemble.Certains estiment que cela aurait justement pu être l’occasion de rouvrir un canal politique.La France cherche, dès qu’elle le peut, à créer des espaces de dialogue. Il ne s’agit pas d’une logique d’exclusion, mais pour qu’une discussion soit productive, il faut une volonté partagée. En revanche, il existe aujourd’hui des ingérences étrangères qui rendent le dialogue beaucoup plus difficile avec certains pays de l’AES. Et c’est évidemment un sujet qui nous préoccupe.Ce sont aussi les gouvernements de ces pays qui ont pris leurs distances.Mais des ingérences étrangères, il y en a aujourd’hui dans une grande partie du continent : au Soudan, en Centrafrique… La Russie renforce aussi son influence dans des pays, comme le Togo, avec lesquels la France continue pourtant de travailler. Où placez-vous la ligne ?L’idée n’est pas de dire que la France cherche à exclure certains pays. Ce sont aussi les gouvernements de ces pays qui ont pris leurs distances, notamment en quittant l’OIF (l’Organisation internationale de la francophonie, NDLR), et qui ont fermé certaines portes avec des comportements que nous considérons comme inacceptables à certains égards. Cela ne signifie pas pour autant que le dialogue est définitivement fermé. Le fait que de nombreux pays aient participé au sommet – y compris certains où les influences étrangères sont fortes ou avec lesquels les relations ont pu connaître des tensions – montre justement cette volonté de continuer à travailler ensemble dès lors que cela reste possible.Les sociétés civiles kényanes dénoncent depuis des mois une répression très violente des manifestations de jeunes, avec des morts et de nombreux blessés. La France est restée relativement silencieuse sur ces violences. Qu’est-ce que les jeunesses kényanes vous ont dit à Nairobi ?J’ai eu beaucoup d’échanges avec la jeunesse kényane lors des rencontres de la société civile. Il y a aussi eu un livre blanc remis au président Ruto et au président Macron. Ce que je retiens surtout, c’est cette phrase : « Nous n’avons pas besoin d’aide, nous avons besoin de moyens pour agir. » Les jeunes nous ont parlé d’emploi, de formation et surtout de mobilité. Cela ne veut pas dire réduire les exigences, mais au contraire mieux sélectionner et permettre à des talents, à des étudiants, à des entrepreneurs, de venir en France, d’apprendre, de développer un savoir-faire, puis parfois de revenir dans leur pays.J’ai aussi entendu une véritable envie de France, et même une envie de français. Le chanteur Bien-Aimé Baraza, très connu au Kenya, nous disait que sa carrière avait commencé grâce à l’Alliance française de Nairobi. Cela montre que la présence française existe aussi dans l’Afrique anglophone, notamment par la culture, même si elle est parfois plus diffuse.Vous parlez désormais de « co-investissement » plutôt que d’aide au développement. Est-ce une manière d’assumer que l’Afrique est devenue avant tout un enjeu stratégique et économique pour la France ?Oui, et j’assume complètement ce changement de vocabulaire. Depuis ma prise de fonctions, j’essaie d’arrêter de parler d’aide, parce que ce mot renvoie trop souvent à une logique de charité. Quand on investit dans la santé, dans l’éducation ou dans la stabilité d’une région, on investit aussi dans notre propre sécurité. Une pandémie, des crises migratoires ou une déstabilisation régionale ont des conséquences directes pour nous. Même lorsqu’il n’y a pas de retour économique immédiat, par exemple dans l’éducation ou certains secteurs de santé publique, cela reste un investissement. On investit dans la stabilité, dans notre influence, dans la prévention des crises. Donc oui, je préfère parler d’investissement plutôt que d’aide au développement.L’AFD est aussi une banque de développement et elle rapporte de l’argent.Pourtant, ce discours reste très contesté en France, notamment par l’extrême droite, qui accuse la France de « payer pour l’Afrique ».Je pense qu’il faut répondre avec des faits. De nombreux Français pensent que ces politiques représentent entre 10 et 20 % du budget de l’État. En réalité, c’est moins de 0,5 % des fonds qui sont alloués à l’aide au développement. Il y a une énorme distorsion entre la perception et la réalité. Et surtout, ces politiques rapportent énormément à la France : en influence, en protection sanitaire, en création d’emplois, en ouverture de marchés pour nos entreprises.L’AFD change de patron au moment où la politique française en Afrique cherche une nouvelle ligne. Concrètement, qu’est-ce qui doit changer : la doctrine, les priorités ou la manière dont la France investit sur le continent ?L’AFD a déjà beaucoup changé ces dernières années. Le précédent directeur a contribué à renforcer la renommée de l’agence sur la scène internationale, à la rendre plus visible et active dans des domaines où elle l’était moins auparavant. Il faut rappeler que l’AFD est aussi une banque de développement et elle rapporte de l’argent : en moyenne, près de 200 millions d’euros remontaient chaque année grâce à ses prêts.Aujourd’hui, nous allons ouvrir un nouveau cycle. Les budgets concessionnels sont plus limités, et il faut réussir à avoir plus d’impact avec moins de moyens. L’enjeu, c’est de rendre notre action encore plus lisible, plus cohérente et plus efficace. La France est présente dans énormément de secteurs et de géographies ; il faut désormais concentrer certaines actions, pour obtenir davantage d’effet de levier et éviter la fragmentation. J’ai toute confiance dans le nouveau directeur général de l’AFD pour y parvenir. Nous allons travailler ensemble pour expliquer aux Français en quoi ces politiques sont essentielles, mais aussi pour mettre en œuvre cette nouvelle approche.La question des visas reste un sujet de ressentiment majeur en Afrique francophone. Que peut faire la France ?Un pays souverain doit maîtriser ses frontières, c’est normal. Mais il faut aussi de la cohérence. Si vous développez des partenariats, il ne faut pas qu’ils échouent pour des raisons de mobilité. Cela signifie qu’il faut choisir qui l’on fait venir, être exigeant, mais aussi assumer qu’une immigration choisie peut être une chance pour notre pays.Il y a déjà un travail mené avec Campus France, avec nos instituts français, avec l’Aefe. L’objectif est d’identifier les talents et les filières prioritaires. Ce qu’il faut maintenant, c’est assumer davantage cette politique, dans un contexte où le débat national sur ces sujets est devenu très difficile.Le mandat de la Rwandaise Louise Mushikiwabo arrive à son terme. La France la soutiendra-t-elle pour un troisième mandat à la tête de l’OIF ou bien appuiera-t-elle la candidate congolaise ?Les candidatures viennent juste d’être closes. Et ce sont des candidatures individuelles, pas des candidatures d’État. La France regardera les profils, les projets, les visions proposées pour l’avenir de l’OIF. Aujourd’hui, l’Organisation internationale de la francophonie joue un rôle extrêmement important dans un contexte où le multilatéralisme est à la recherche de nouveaux moyens d’action. L’OIF permet de maintenir des espaces de dialogue entre des pays qui, parfois, sont en conflit ouvert. Et je pense que sa place dans le multilatéralisme est aujourd’hui plus importante qu’elle ne l’a probablement jamais été.Pourtant, il y a un paradoxe : la France continue de se présenter comme le moteur de la francophonie, mais Africa Forward était un sommet très tourné vers l’Afrique anglophone, avec une communication largement en anglais. Est-ce que cela ne brouille pas le message de la France sur la francophonie ? Et est-ce que cela ne minimise pas, d’une certaine manière, le rôle central des pays africains francophones dans cette histoire ?Je ne pense pas du tout que nous privilégiions les uns par rapport aux autres. Les pays francophones étaient très bien représentés à Nairobi et ont activement participé aux travaux. L’objectif est simplement de montrer que notre relation avec l’Afrique ne se limite pas aux pays où cette relation semblait historiquement plus évidente.
Éléonore Caroit : « La présence française existe aussi dans l’Afrique anglophone »
ENTRETIEN. Après le sommet Africa Forward à Nairobi, émaillé de quelques polémiques, la ministre déléguée à la Francophonie défend le nouveau cap africain de la France.
















