Somme touteAvec « Aimer Jérusalem » (Gallimard), Nathan Devers signe une œuvre importante tendue entre les massacres du 7 octobre 2023 en Israël et l’éternité.Publié le 20/05/2026 à 18h30L’écrivain Nathan Devers. FRANCESCA MANTOVANI/EDITIONS GALLIMARD/SP« Outre l’arrivée d’intégristes juifs dans le gouvernement israélien au détriment du sionisme originaire et l’appropriation croissante de la cause palestinienne par les islamistes aux dépens des nationalistes arabes et des communistes, il est frappant – et désolant – de relever que l’imaginaire des croisades et des batailles sacrées s’est progressivement substitué à celui des guerres d’indépendance ou de libération. »Aimer Jérusalem est une somme tendue comme un arc entre le 7 octobre 2023 et l’éternité. Une œuvre habitée, déchirée de l’intérieur par une question décisive : comment penser quand l’impensable vient de se produire ? Comment aimer Israël sans se murer dans l’apologie ?Israël a vécu sa mort, une mort éphémère, mais une mort néanmoins.Nathan Devers à propos du 7 octobre 2023Devers apprend les massacres du Hamas depuis Beyrouth, où il reçoit un prix littéraire, le choix Goncourt de l’Orient – le détail est trop romanesque pour être inventé, trop douloureux pour être anecdotique. « Israël a vécu sa mort, écrit-il, une mort éphémère, mais une mort néanmoins. »De ce choc il tire ce livre qui refuse les deux facilités symétriques : ni l’incantation victimaire, ni la détestation commode. Sa grande idée – le peuple juif comme peuple-texte, créé par un livre où il a « puisé sa mémoire et ses rêves, ses névroses et ses rites, sa folie et ses craintes » avant d’habiter une terre – est belle. Elle permet une relecture profane et courageuse de la Bible, arrachée aux extrémistes qui l’instrumentalisent, rendue à la simple mais souveraine liberté du lecteur.Herméneutique vivanteFace aux Smotrich et Ben Gvir qui lisent les Écritures comme des actes notariaux, Devers oppose une herméneutique vivante : le texte appartient à celui qui le relit, le tord, le discute avec le meilleur de lui-même. Et, non content de poser l’idée, il la frotte contre la peau du monde. Il « enchaîne les allers-retours », se rend sur les lieux du ravage, interroge des rescapés du festival Nova, arpente les lieux, les villes, les hommes et les mémoires vives. Mais aussi : « Boire un café, juste après l’aube, sur la plage Bograshov […]. M’échapper d’un colloque pour me promener à Jaffa ; contempler une façade néo-ottomane ou Bauhaus ; rêvasser, bouquiner, griffonner quelques mots sur la terrasse ombragée de l’American Colony ; […] avoir de longues disputations talmudiques avec mon beau-père Stéphane ».Nécessaire philosophieLa philosophie incarnée n’est pas qu’une volonté, c’est une nécessité. On pense aussi avec ses pieds, ses yeux, ses peurs… Et son histoire d’ex-futur rabbin rattrapé par ce qu’il croyait avoir quitté.Le seul « péché » d’Aimer Jérusalem fait aussi son charme : il (sur) abonde. Steiner, Proust, Scholem, Abraham contre Josué, Tel-Aviv (« l’utopie réussie ») contre Jérusalem (« la ville du songe ») ; la fresque galope et s’emballe.Devers n’est donc pas une machine, son cœur lui sort par les pensées. Audacieuses, courageuses, comme celle d’oser, aujourd’hui, en France, attaquer, saisir et embrasser la question israélo-palestinienne par ce flanc-là – textuel, philosophique, intime et politique à la fois.« Aimer Jérusalem », de Nathan Devers (Gallimard, 432 p., 23,50 €).
Nathan Devers, ou comment aimer Israël sans se murer dans l’apologie
Avec « Aimer Jérusalem » (Gallimard), Nathan Devers signe une œuvre importante tendue entre les massacres du 7 octobre 2023 en Israël et l’éternité.














