Derrière l’image du tandem uni Le Pen- Bardella, les cadres du Rassemblement national s’opposent de plus en plus frontalement sur la stratégie, le ton et la ligne économique à adopter pour 2027.Il est des silences plus éloquents que de longs discours. Celui du RN, après sa vaste opération séduction auprès du grand patronat, en est un. Quelque chose est comme resté sur l’estomac de Marine Le Pen... Le menu de son dîner avec les principales figures du CAC 40, fin avril chez Drouant, n’est pas en cause. Les commentaires de plusieurs participants, au lendemain de ces agapes, davantage. À commencer par ceux de Catherine MacGregor, directrice générale d’Engie, avec qui le courant paraissait pourtant fluide. « Nous ne pouvons pas laisser les idées [du RN], qui sont mauvaises pour la France, pour la sécurité énergétique du pays, pour les prix de l’électricité et pour la décarbonation, se cristalliser et prendre forme », cingle la patronne de l’énergéticien. Avant de justifier auprès de la presse, en des termes prosaïques, sa participation à ce dîner avec la responsable nationaliste : « Le RN a 123 députés, on est obligés d’aller les voir, les éduquer. » Les éduquer, vraiment ? La tribune de Le Pen, enterréeDevant ses troupes en réunion de groupe à l’Assemblée, la cheffe de file du parti à la flamme ne décolère pas de ces propos, qu’elle juge aussi inélégants qu’hypocrites : « Celle-là, elle va se prendre une tribune dans la gueule ! » Le propos du texte à paraître est résumé en trois mots : le RN n’a aucune leçon à recevoir d’Engie. Encore moins de Catherine MacGregor, coupable, aux yeux du RN, du « virage inique » de l’énergéticien en faveur de toujours plus d’énergies renouvelables. Au détriment tant de la souveraineté nationale que du portefeuille des Français. S’il n’est pas réputé avoir la plume la plus acerbe, la rédaction de la tribune est confiée au nouveau conseiller spécial de Jordan Bardella, François Durvye. Pour cause. Le polytechnicien, en charge de créer des ponts entre le patronat et le RN notamment, connaît bien MacGregor pour avoir travaillé sous ses ordres chez le parapétrolier Schlumberger. Avant publication, le « M. énergie » du parti, Jean-Philippe Tanguy, obtient un droit de regard. Logique. Sauf que vingt jours plus tard, aucune tribune ne pointe à l’horizon. Enterrée. Deux lignes antagonistesNul oubli ni changement de cap. « C’est surtout un problème de calendrier, la tribune a été victime du succès du 1er mai », louvoie Jean-Philippe Tanguy. « J’ai pu être impliqué, mais de là à savoir ce qu’elle est devenue, je ne sais pas. Elle paraîtrait un peu anachronique, désormais », élude à son tour François Durvye en répondant au Point. Les causes de ce renoncement sont en réalité particulièrement significatives, au regard de l’échéance présidentielle qui vient. Figures tutélaires de deux lignes antagonistes, François Durvye et Jean-Philippe Tanguy ne sont pas parvenus à tomber d’accord sur la lettre comme sur le ton à adopter dans leur réplique.Certains conseillers sont imprudemment en train d’enterrer Marine Le Pen et préparent déjà l’après.Un parlementaireDurvye entendait faire œuvre de tempérance, rassurer quant au programme énergétique du RN dans l’espoir de pacifier les relations avec la patronne d’Engie, qu’il révère. Histoire, en sus, de ne pas risquer de compromettre le patient travail d’approche patronal entrepris ces derniers mois avec son « binome », Ambroise de Rancourt, le chef de cabinet de Marine Le Pen. Une ligne pragmatique, en somme. Tanguy, au contraire, entendait, lui, y aller sabre au clair : renvoyer l’énergéticienne à son bilan et réaffirmer haut et fort le projet de rupture que prépare bel et bien le RN. La ligne traditionnelle populiste.Éviter le clash « Même si elles peuvent paraître techniques, les questions énergétiques sont au cœur de notre ADN. C’est trente ans d’opposition à Bruxelles, d’opposition aux oligarques qui s’enrichissent, lâche, très remonté, un soutien de Jean-Philippe Tanguy. Si on ne défend pas un programme de rupture et qu’on se contente de négocier une cote mal taillée, de seulement desserrer le nœud coulant, il en est fini de la doctrine antisystème au RN. » Là est, en effet, toute la question en vue de 2027. Plutôt que d’assumer un clash, chacun a préféré laisser le projet de tribune mourir sur l’étagère. Faisant, de fait, une victime : la commanditaire, Marine Le Pen, dont le souhait pourtant exprimé et répété devant ses députés de voir une réplique opposée à MacGregor n’a pas été exaucé. « C’est ahurissant ! C’est une preuve parmi vingt que certains conseillers sont imprudemment en train de l’enterrer en vue du 7 juillet [date du délibéré de son procès, ndlr] et préparent déjà l’après… », se persuade un parlementaire RN. En clair, de jouer la carte Jordan Bardella avant même que la Cour d’appel de Paris ne rende son jugement dans l’affaire des assistants parlementaires du FN. Décision qui déterminera, in fine, qui, de Marine Le Pen ou Jordan Bardella, sera bien candidat à la prochaine présidentielle. À l’approche de 2027, deux sensibilités s’affirment et se font de plus en plus prégnantes l’une face à l’autre au Rassemblement national. Au risque de miner la cohésion au sommet du parti. Pro-business contre « orthodoxie populiste »Plusieurs élus, les alliés de l’UDR comme nombre de conseillers à l’image de François Durvye ou Ambroise de Rancourt, défendent un dépassement du traditionnel logiciel « peuple contre élite » du RN pour épouser un discours davantage lissé, pro-business et, dans leur idée, davantage susceptible de rassurer – voire conquérir – un électorat nouveau plus aisé et âgé. Qui permettrait, enfin, de l’emporter au second tour. Qui plus est face à un Jean-Luc Mélenchon. Une ligne que d’aucuns verraient davantage incarnée par Jordan Bardella et son « ethos de droite ». Bien que conseillers et proches s’en défendent ardemment auprès du Point…Face à eux, nombre de parlementaires et de rouages essentiels du groupe parlementaire RN, à l’image de Jean-Philippe Tanguy ou Renaud Labaye, défendent au contraire « l’orthodoxie populiste » mariniste. Arguant que s’il est important de séduire un nouvel électorat, il est surtout fondamental de ne pas perdre ce qui fait la force électorale du RN depuis de nombreuses années : son socle granitique chez les classes populaires. Qui plus est en cas de second tour face à un candidat du bloc central comme Édouard Philippe. Scénario qu’a récemment appelé de ses vœux Marine Le Pen… Terrain glissant« À chaque fois qu’il y a une tentative de rompre avec un de nos fondamentaux, que ce soit les retraites, la TVA ou le drapeau européen, les retours terrain comme ceux des élus sont catastrophiques, tonne un partisan de la ligne populiste. Nous ne rétablirons pas les comptes de l’État, nous ne relancerons pas l’industrie avec de petites réformettes et des négociations interminables à Bruxelles. Il faut des réformes radicales. Pas un centrisme anti-immigration qui poserait un grave souci de sincérité vis-à-vis de nos électeurs. » Jordan Bardella en a lui-même vraisemblablement fait l’amère expérience fin avril. Au lendemain des municipales, un certain nombre de maires RN nouvellement élus ont, en guise d’acte inaugural, mis en scène le retrait du drapeau européen du fronton de leur mairie. Façon de rappeler l’ADN eurosceptique et antisystème de leur mouvement. « Jordan Bardella était fou de rage. Il a envoyé des messages incendiaires à chacun des intéressés », rapporte un cadre nationaliste. Surprise, pourtant. Interviewé quelques jours plus tard sur BFMTV, le patron du Rassemblement national annonçait que, lui, président de la République, il retirerait le drapeau européen du perron de l’Élysée… Qu’a-t-il bien pu se passer dans l’interstice ? « Il s’est rendu compte qu’il était sur une position minoritaire en interne. Et puis, il s’est sans doute dit qu’il était trop tôt pour aller au clash… », analyse un haut cadre du mouvement. Non sans rappeler le soutien explicite et appuyé de Marine Le Pen aux maires RN ayant dépavoisé leurs mairies... Pour la seconde fois, les plus hauts responsables du parti et principaux conseillers de Marine Le Pen et Jordan Bardella se réuniront le 12 juin pour un nouveau « séminaire présidentiel ». Outre favoriser le rapprochement et l’émulation – avant une probable jonction – entre les équipes des deux têtes du RN, le raout devrait aussi plancher sur plusieurs axes programmatiques pour 2027. Et, ainsi, tenter de répondre à cette vertigineuse énigme : comment parvenir à tomber d’accord sur un projet économique quand on échoue à le faire sur une simple tribune ?
Présidentielle : pourquoi la question du populisme sème la zizanie au RN
Derrière l’image du tandem uni Le Pen- Bardella, les cadres du Rassemblement national s’opposent de plus en plus frontalement sur la stratégie, le ton et la ligne économique à adopter pour 2027.









